mardi 11 novembre 2008

Art lakota

L’ART DES LAKOTA Chez les Lakota, l’art n’était pas séparé de l’existence humaine. Il en était l’expression, Il apportait la beauté dans la vie de la personne, la valorisait socialement et la reliait de manière symbolique aux pouvoirs de l’univers dans lequel elle était plongée. L’art le plus admiré chez les femmes lakota était celui de la broderie. La peau brodée ornait les vêtements, les mocassins, les berceaux, les sacs, les selles de chevaux. Le tannage indien, fait avec un mélange de cervelle et de moelle, fruit du dur labeur des femmes, donnait des peaux résistantes à l’eau, légères et souples qui pouvaient être travaillées avec des aiguilles d’os et du fil fabriqué à partir de tendons, avant l’introduction des aiguilles d’acier. S’ajoutant à la décoration de coquillages, de griffes, de dents d’élan qui ornaient les robes de femmes, la broderie typique des Plaines était faite en piquants de porc-épic, un art appelé woskapi en lakota. Les piquants étaient teints à l’aide de différents végétaux. Les couleurs plus courantes étaient le jaune, le rouge, le vert et le brun. Les teintures naturelles ont été remplacées dans la seconde moitié du XIXème siècle par les teintures chimiques d’origine européenne qui donnaient des teintes plus variées et plus vives. La technique la plus simple était le point droit, consistant à coudre des piquants côte à côte pour obtenir des rectangles et des carrés, produisant un effet de bandes ou de damiers. En dégradant la largeur des bandes, on obtenait des losanges ou des triangles, souvent disposés en escaliers. Le point croisé donnait un effet de minuscules carrés. Des bandes brodées étaient posées sur les épaules des chemises, le long des manches, des guêtres. Les mocassins étaient souvent entièrement brodés. Quand le vêtement était usé, les éléments décoratifs étaient récupérés et montés sur un vêtement neuf. Abandonné à la fin du XIXème siècle par la plupart des tribus au profit des perles obtenues auprès des marchands blancs, le woskapi s’est maintenu chez les Lakota où il est de nos jours pratiqué aussi bien par les hommes que par les femmes. Depuis une vingtaine d’années, de jeunes artistes se sont formés à cet art ancien. Les productions de grande qualité des familles Lammers, Red Bear, One Star et Blue Legs sont très appréciées des collectionneurs. DU PIQUANT A LA PERLE C’est à la fin du XVIIème siècle qu’apparaissent les « pony beads » apportées par des marchands et très recherchées des Indiens. Ces perles de couleur bleue, blanche ou noire n’étaient utilisées que pour souligner un travail en piquants de porc-épic. L’apparition vers 1850 des « seed beads », petites perles de couleurs variées, fait littéralement exploser l’art du perlage dans les Plaines, permettant de réaliser des motifs très colorés. Les perles sont substituées aux piquants pour réaliser les motifs géométriques du woskapi. On voit des losanges, des croix, des triangles disposés en escaliers et en forme de sabliers, des motifs en oreilles ou en fourches. Ces formes représentent de manière stylisée des éléments du monde naturel ou spirituel : montagnes, rivières, arbres, étoiles, plumes, pipes. Les femmes possèdent leurs propres modèles de broderie acquis lors de visions et qu’elles sont seules à pouvoir utiliser. Au milieu du XIXème siècle, les aiguilles d’acier et le fil de lin sont largement utilisés et, au début de la période des réserves, le tissu, surtout le calicot rouge, remplace la peau. Les brodeuses indiennes abordent des représentations figuratives, personnages, chevaux, tipis, une véritable peinture de perles. On représente des amoureux, un mariage, plus rarement des scènes de guerre ou de chasse. On remarque ces grands personnages à l’allure noble qu’on retrouve dans les dessins des hommes à cette époque. Le perlage lakota est caractérisé par des fonds blancs ou bleu clair sur lesquels se détachent des motifs de couleur vive. Le bleu foncé, largement utilisé, accentue l’effet de contraste. La technique du perlage permet de réaliser les objets les plus délicats aussi bien que de recouvrir de grandes surfaces. Il ne sert plus seulement à orner chemises, guêtres ou mocassins, mais s’étend sur le haut des robes, recouvre les sacs, étuis de couteaux et de fusils, forme des bandes le long des couvertures. Un berceau entièrement perlé est un beau cadeau offert à une jeune mère par les femmes de la famille. UN ART QUI SE PERPETUE
Autrefois, les objets perlés étaient destinés aux parents, aux amis. Ils étaient offerts à l’occasion d’un mariage, de la cérémonie d’attribution du nom, de la libération de l’âme d’un défunt. Les hôtes d’une famille lakota recevaient souvent des mocassins ou une chemise brodée. Les temps ont changé. Maintenant, la plupart des objets perlés sont faits pour être commercialisés. Ils sont vendus très cher dans les boutiques d’artisanat indien tenues par des blancs. Des tentatives sont faites par les Oglala de Pine Ridge, notamment à Kyle et à Cedar Pass, pour vendre directement leurs productions aux touristes. Pratiquer leur artisanat traditionnel est pour les Lakota une expression de militantisme culturel aussi bien qu’un moyen de s’assurer quelques revenus. Le succès que connaissent les pow-wow et les compétitions de danse donnent actuellement un nouvel essor à l’art du costume. Les splendides tenues de danse couvertes de perles, ruisselantes de franges et de plumes, sont l’œuvre des compétiteurs eux-mêmes et de leur famille. La plus grande fantaisie y règne, un maximum d’éclat est recherché. Si l’adresse et l’ingéniosité individuelles s’y donnent libre cours, les caractéristiques tribales ne s’y expriment plus. L’art du pow-wow est devenu pan-indien. Un autre aspect de l’art indien des Plaines, qui était surtout lié aux activités des hommes, s’exprimait à travers le dessin et la peinture. On connaît les scènes de guerre et de chasse que l’homme lakota peignait, pour valoriser ses exploits, sur les parois du tipi familial. La vision que les Lakota avaient du monde s’y révélait. Tandis que la partie médiane était le domaine de la vie humaine et animale, les dessins du bas du tipi représentaient la terre et ses collines et le haut était le ciel, un cône peint en bleu où se détachait la croix rouge de l’Etoile du Matin.
PEINDRE SES EXPLOITS Les hommes peignaient leurs exploits sur leurs manteaux d’apparat. C’était une histoire, un récit pictographique avec ses conventions de lecture. Les personnages étaient représentés avec les caractères permettant de les identifier. Les dessins des boucliers, les coiffures indiquaient la tribu des combattants. Des traces de mocassins ou de sabots marquaient le chemin parcouru par hommes et chevaux. Les Blancs étaient identifiables à leurs chapeaux, leurs uniformes à boutons. Ces dessins apportent quantité de renseignements sur le vêtement, les armes, les divers accessoires, les façons de combattre et de chasser. Sur leurs boucliers, les guerriers dessinaient des symboles révélés par des visions qui devaient leur assurer succès et protection. Les manteaux des femmes et des enfants étaient peints de figures géométriques certainement symboliques, mais dont la signification s’est perdue. Des couvertures, probablement portées par des hommes, portaient un dessin très spectaculaire, le motif dit “ en coiffe de guerre ” fait de plusieurs cercles concentriques constitués de triangles très allongés représentant des plumes et donnant un superbe aspect de soleil rayonnant. De beaux motifs géométriques peints ornaient les « parflèches », des sortes de coffres de cuir cru qui servaient à transporter les provisions, les vêtements et que l’on posait sur les travois durant les déplacements des camps. Le style des Indiens des Plaines a évolué avec l’influence européenne, allant vers une représentation plus réaliste et, aux yeux des Blancs, plus artistique. Des peintres comme George Catlin, Karl Bodmer avaient visité les nations des Plaines dans les années 1830-1840, faisant de nombreux croquis, des portraits que les Indiens regardaient avec beaucoup d’intérêt. Bodmer avait donné de véritables cours de dessin à quelques jeunes gens doués. Plus tard, les Indiens s’étaient trouvés en contact, spécialement dans les écoles, avec de nombreuses représentations graphiques provenant des Blancs. Certains Lakota, plus ou moins sollicités par des historiens et des anthropologues, ont dessiné leurs souvenirs de la vie indienne traditionnelle, combats, cérémonies, scènes quotidiennes. Le style en est très caractéristique : allongement des personnages, chevaux élancés à la petite tête et au long cou. Dans l’hiver 1881, Black Hawk, un Minnecoujou, avait échangé auprès d’un marchand, contre de la nourriture, un ensemble de soixante-seize dessins au crayon de couleur, un trésor culturel inestimable. DES SOLEILS ECLATES Au début des années 1900, Amos Bad Heart Bull, agissant en tant qu’historien de la nation oglala, réalisait d’innombrables dessins d’une qualité graphique et historique exceptionnelles, assortis de commentaires en lakota. On lui doit une représentation de l’assassinat de Crazy Horse, des scènes de cérémonies, de danses et surtout un véritable reportage graphique de la bataille de Little Big Horn. Il était ainsi le continuateur des hommes qui avaient tenu les « winter counts » de leur peuple. Ces historiens de la tribu dessinaient sur une peau de bison un pictogramme représentant un fait marquant de l’année écoulée.
Dans le domaine des beaux-arts, citons les Lakota Arthur Amiotte et Oscar Howes qui ont excellé dans la fresque, tirant leurs thèmes de l’histoire et de la culture de leur peuple. Mich Zephier, à Rapid City, produit de splendides pièces d’orfèvrerie et a formé plusieurs jeunes artistes aptes à lui succéder.
Un art nouveau est celui du « quilt » inspiré du patchwork des femmes américaines qui consiste à former des dessins à l’aide de morceaux de tissu découpé. L’introduction de la machine à coudre en a facilité le développement. Plusieurs tribus se sont mises au patchwork en y imprimant leur style, mais les Lakota ont été les seuls à créer ces superbes motifs en étoiles ou en soleils éclatés qui paraissent inspirés d’un art ancien et authentiquement lakota, celui des décors dits « en coiffe de guerre ». Ces « couvertures à étoile » (star quilt) sont offertes à ceux que l’on veut honorer. Les jeunes diplômés lakota des collèges en reçoivent une accompagnée d’une plume d’aigle, la récompense traditionnelle des guerriers valeureux.
Des pratiques anciennes qui paraissaient oubliées reprennent vie, réaffirmant ce que veut dire « être Lakota » dans le monde actuel, apportant l’espoir d’une renaissance et montrant que tout n’est pas aussi désespéré qu’on le croit parfois.
Sources : “ Les Indiens des Plaines - histoire, religion, art ” (Editions du Rocher) “ Parures d’histoire ” (Musée de l’Homme de Paris) “ Wind on the Buffalo Grass ” (Da Capo Press, New-York) Monique Boisson

Seminole

LES SEMINOLE,
LE PEUPLE DE FLORIDE


LES PREMIERS HABITANTS DE LA FLORIDE
C'est au printemps 1513, avec l'expédition de l'Espagnol Ponce de Leon, que commencent l'exploration et la conquête européenne en Floride et dans le Sud-Est des futurs Etats-Unis. C'est Ponce de Leon qui donnera le nom de "Florida" à cette belle région à la végétation tropicale.
Les Espagnols, à la recherche de richesses mythiques qu'ils ne trouveront jamais, sèment la destruction parmi des populations qui, au premier abord, leur font bon accueil, mais résistent ou s'enfuient quand les Espagnols veulent en faire des esclaves, des porteurs ou des guides pour leurs expéditions. Les Indiens ressentent comme une insulte les exigences espagnoles. Les conquérants, forts de leurs armes à feu, de leurs cuirasses et de leurs chevaux, s'emparent des hommes par la force et les enchaînent. Il faut noter que ces chaînes, qui n’ont pu être trouvées sur place, ont forcément été apportées dans l'intention préméditée de réduire en esclavage les populations indigènes. Les guides indiens doivent conduire leurs tourmenteurs vers de supposées richesses, comme les Cités de l’Or ou la Fontaine de Jouvence. La moindre rébellion ou traîtrise est punie du bûcher "pour l'exemple". Certains Indiens n'hésitent cependant pas à conduire les Espagnols dans des embuscades.
Les premiers peuples de Floride nous sont connus par le témoignage des Huguenots français débarqués en 1564 sur les côtes de la péninsule et qui, à la différence de la plupart des Espagnols, avaient noué des bonnes relations avec les Indiens. Ils seront finalement évincés par les Espagnols. Deux de ces Français, Jacques Le Moyne et René de Laudonnière ont laissé des témoignages très précis sur les Timucua, le peuple du nord de la péninsule, avant qu'ils ne disparaissent, victimes des épidémies et de l'esclavage.
Les Timucua fondaient leur économie sur l'agriculture, assumée surtout par les femmes. Les hommes se chargeaient du défrichage et d'une partie des récoltes, mais consacraient la plus grande part de leur temps à la chasse, à la pêche, à la construction des villages faits de huttes rondes entourés de palissades, à la défense et à la guerre. Hommes et femmes sont représentés presque nus, le corps recouvert de tatouages. Les femmes portent leurs cheveux flottant sur les épaules, tandis les hommes, armés d'arcs, de flèches et de courtes lances, les ramènent en chignon au sommet de la tête. La guerre qu'ils mènent contre d'autres tribus est destinée à s'emparer de prisonniers plutôt qu'à conquérir des territoires. Tandis que les captifs hommes sont mis à mort, souvent sous la torture, les femmes et des enfants sont épargnés. Traités en citoyens de seconde zone plutôt qu'en esclaves au sens strict, ils se fondent dès la seconde génération dans la population timucua.
Les Calusa qui vivaient sur la côte sud-est de la péninsule remplaçaient l'agriculture par la cueillette des nombreuses plantes comestibles qui poussaient dans leur riche environnement naturel. La pêche, la chasse souvent pratiquée à la sarbacane, tenaient une grande place dans leur économie. Les zones marécageuses du centre de la Floride n'étaient pratiquement pas habitées. Seules l'étaient les côtes et la partie septentrionale de la péninsule, au nord du grand lac Okeechobee.
En deux siècles de massacres et d'oppression, marqués par les expéditions de Ponce de Leon, de Panfilo de Narvaez et d’Hernando de Soto, les Espagnols avaient réduit à quelques centaines d'individus les populations indigènes de Floride qui, à leur arrivée, se comptaient par dizaines de milliers. Calusa, Timucua, Cusabo, Euchee avaient pratiquement disparu. Les esclaves indiens qui n'étaient pas employés comme guides ou porteurs pour les expéditions étaient contraints de construire et d'entretenir les missions, ainsi que les nombreux forts et ports de mer qu'avaient implantés les Espagnols, surtout préoccupés d'assurer le commerce avec l'Europe. Beaucoup d'esclaves étaient envoyés aux Antilles dont les populations indigènes avaient été décimées dès le XVIème siècle. Les Indiens s'efforçaient de résister par les armes ou par le déplacement dans les régions difficilement pénétrables du centre de la péninsule. De nombreux esclaves indiens parvenaient à fuir leurs oppresseurs, mettant à profit leur connaissance du pays et leur capacité à survivre dans une nature hostile.
Cependant, aux XVIIIème et XIXème siècles, les Espagnols ne maintenaient en Floride qu'une présence militaire réduite à quelques places fortes, sans avoir mis en oeuvre une véritable colonisation de peuplement. Il en ira différemment avec les colons d'origine anglaise qui, dès le début du XVIIIème siècle, chercheront à s'emparer des terres indiennes pour y installer des plantations de coton et de tabac.
Au nord de la Floride vivaient les Apalachee et les Yamassee, proches parents des Creek, caractérisés par un important développement de l'agriculture à laquelle travaillaient hommes et femmes, et qui possédaient de grands villages que les explorateurs qualifieront de "villes".
Les Apalachee subissent au milieu du XVIème siècle le passage destructeur de l'expédition d'Hernando de Soto. Au début du XVIIIème siècle, les Yamassee, victimes de l’expansionnisme des colons anglais installés sur les côtes de ce qui deviendra la Georgie, doivent fuir vers la Floride, à cette époque territoire espagnol, constituant ainsi les premiers « Seminole », un nom qui veut dire « les exilés » en langue creek.


LA GRANDE CONFEDERATION DES CREEK
Au XVIIIème siècle, la confédération des Creek (Muskogee) qui occupe les actuels Etats de Georgie et d'Alabama demeure la principale puissance du Sud-Est.
La confédération creek était constituée d'une cinquantaine de villes avec chacune ses villages satellites. Chaque ville avait ses chefs élus. Certaines villes dites "rouges" fournissaient les guerriers de la nation, tandis que les villes "blanches" étaient habitées par les producteurs, les agriculteurs, les artisans. Les chefs des villes se réunissaient régulièrement en un Grand Conseil de la Nation Creek.
La ville creek comportait une vaste place entourée de bâtiments communautaires au centre de laquelle un feu brûlait en permanence, ainsi qu'un vaste terrain de jeu de balle où l'on pouvait aussi danser, donner des spectacles et célébrer des cérémonies. Les habitations étaient alignées le long de rues rectilignes. Chaque maison se composait de plusieurs petits bâtiments entourant une cour intérieure et un jardin potager cultivé par les femmes de la famille.
Autour de la ville s'étendaient des champs communautaires où tous les hommes travaillaient, même les chefs, afin de donner le bon exemple. Une partie des récoltes allait dans les greniers familiaux, tandis qu'une autre partie était stockée dans des greniers collectifs et utilisée en cas de disette.
En 1715, les Creek se joignent aux Yamassee ainsi qu'aux Yuchee et aux Biloxi, des petites tribus de langue siouane qui tentent de résister aux empiétements des colons anglais. Vaincus, les Indiens coalisés doivent demander la paix en 1717 et certains Creek s'enfuient vers la péninsule de Floride avec leurs alliés. A partir de 1738, de terribles épidémies de variole ravagent les nations indiennes du Sud-Est, tuant en quelques années plus d'un tiers de la population.
Après le traité de Paris de 1763 qui assure la suprématie anglaise en Amérique du Nord, un nouvel exode se produit. Voulant échapper à l'emprise britannique, de nombreux Creek du Sud se déplacent vers la Floride avec les survivants des Apalachee, des Miccosuki, rejoints par des esclaves noirs fugitifs.
En 1776 éclate une importante révolte cherokee conduite par le jeune chef Dragging Canoë opposé à la vente des terres indiennes aux colons. Bien qu'ennemis des Cherokee, les Creek apportent leur aide aux insurgés qui sont bientôt connus sous le nom de « Chikamaugas ». Plusieurs milliers de guerriers creek et cherokee combattent l'armée anglaise et les colons américains en une longue guérilla qui durera plus de dix ans. L’infériorité de l’armement des Indiens causera leur défaite.
En 1790, puis en 1802, les jeunes Etats-Unis vont contraindre les combattants indiens épuisés à abandonner la plus grande partie de leurs terres. Bientôt, les colons de Georgie empiètent sur le peu de terres qui restent aux Indiens et, en février 1813, l'armée des Etats-Unis envahit le territoire creek pour atteindre la Floride, encore entre les mains des Espagnols. Une majorité de Creek comprend que l'existence même de leur nation est menacée et que le moment est venu d'unir leurs forces et de chasser les Blancs de leurs terres. C'est ainsi que débute l'un des conflits les plus sanglants du Sud-Est, la guerre des Bâtons Rouges.


LES CREEK "BATONS ROUGES"
Red Eagle, fils d’une femme creek et d’un colon anglais et grand admirateur de Tecumseh, le fameux chef shawnee, entraîne des milliers de guerriers creek contre l'armée américaine et les colons installés sur leurs terres.
Ces combattants creek qui se font appeler "Bâtons Rouges" se sont donné comme signe de reconnaissance une baguette peinte en rouge, et des mâts peints en rouge signalent l'entrée de leurs villages. Les guerriers bâtons rouges ne combattent armés que de leurs armes traditionnelles, arcs et haches de guerre. Leur opposition aux Blancs est si forte qu'ils refusent tout ce qui vient d'eux, y compris les fusils et tous les objets de métal, ce qui leur donnera dans les combats une infériorité que, malgré leur habileté et leur courage, ils ne pourront surmonter. Les Bâtons Rouges, qui se recrutent principalement chez les Creek du sud, les plus traditionalistes, ont également à lutter contre la majorité des chefs siégeant au Grand Conseil de la Nation Creek. Beaucoup de ces chefs, riches et instruits, sont des métis qui reconnaissent l'autorité des Etats-Unis et qui constituent ce qu'on a appelé le parti des Creek "blancs", cependant minoritaire dans la population creek.
Commencée au printemps 1813, la guerre des Bâtons Rouges s'achèvera un an plus tard par la défaite des résistants creek, après les combats acharnés et extrêmement meurtriers qui se sont déroulés à Horseshoe Bend.
Avec cinq mille soldats renforcés par plusieurs centaines de Cherokee et de Choctaw, le général Andrew Jackson donne l'assaut, le 27 mars 1814, au village creek de Tohopeka, près d'Horseshoe Bend. Le village, entouré de solides palissades, est défendu par un millier de guerriers bâtons rouges accompagnés de leurs familles. Les canons de l'armée finissent par faire une brèche dans les fortifications et les défenseurs sont submergés par un ennemi plus nombreux et plus puissamment armé. Quelques jours plus tard, Red Eagle venait faire sa reddition au général Jackson, demandant que l'on épargne ceux de son peuple qui ont trouvé refuge dans les marais.
Beaucoup des résistants creek défaits en 1814 entendent continuer le combat. Six mois plus tôt, le 5 octobre 1813, Tecumseh avait trouvé la mort à la bataille de la Thames River sur les rives du Lac Erié. La résistance indienne s’était effondrée. La Floride, avec ses forêts tropicales denses et ses marécages difficilement pénétrables, apparaissait comme le seul endroit où les Indiens peuvent encore résister à l'est du Mississippi.
Survivants des tribus indigènes, Creek du sud, réfugiés après la défaite des Bâtons Rouges, esclaves fugitifs, c'est ainsi que s'est constitué le peuple seminole.


UNE CULTURE ADAPTEE
Dans leur nouvel environnement naturel fait de forêts humides denses, ceux que l'on appelle désormais les Seminole s’efforcent de maintenir leur agriculture, leurs villages fortifiés, le mode de vie et l’organisation sociale qu'ils ont connus sur les terres plus hospitalières du nord.
Ils doivent cependant adopter un mode de vie et une culture compatibles avec les conditions climatiques particulières de la Floride: chaleur, humidité, végétation dense de type tropical, marécages profonds, manque de terres cultivables, rareté du gros gibier.
Leurs villages sont plus petits, plus dispersés. La société complexe et hiérarchisée qui était celle des Creek doit être remplacée par un système de petites bandes autonomes organisées autour des clans familiaux. Ceux qui ont pu continuer à vivre dans le nord de la péninsule, une région de pâturages, ont développé l'élevage des bovins et des porcs acquis auprès des Blancs.
L'habitation seminole traditionnelle est le chickee, une construction légère et aérée, couverte de palmes ou de branches de cyprès, bien adaptée aux régions humides, ressemblant aux carbets des Indiens de Guyane. Un chickee de cuisine se dresse au centre du petit village. C'est là que les femmes du clan familial viennent en commun préparer les repas. D'autres chickee servent de chambres, de salles de réunion, d'entrepôts. Les Seminole construisent leurs villages sur les "hammocks", des levées de terre au milieu des marais. Certains chickee sont montés sur pilotis et seulement accessibles en barque, de longues pirogues à fond plat creusées dans un tronc d'arbre et qu'on conduit à la perche sur les eaux peu profondes.
La chasse aux cervidés et au petit gibier, canard, dindon sauvage, loutre, écureuil, tortue, ainsi que la pêche et la cueillette des nombreux fruits et végétaux tropicaux assurent une grande partie de leur subsistance. Ils exploitent les ressources qu'offrent le palmier et s'adonnent à la dangereuse chasse à l'alligator dont ils mangent la chair et utilisent la peau pour façonner des récipients et des boucliers. De jeunes Seminole, armés d'un simple couteau, font de la lutte contre un alligator un sport par lequel ils montrent leur adresse et leur courage.
Les exilés de Floride maintiennent leur agriculture traditionnelle partout où les terres le permettent, maïs, courges, haricots, patates douces, qu'ils cultivaient déjà quand ils vivaient au nord. Ils développent de nombreuses plantations de bananes et d'ananas.
Aux XVIIIème et XIXème siècles, la plupart des Seminole ont abandonné les vêtements de peau et de fibres végétales de leurs ancêtres. Les hommes sont représentés vêtus d'une ample tunique avec une large ceinture et coiffés d'un turban surmonté de plumes. Le fusil n'a pas remplacé l'arc, l'arme des embuscades silencieuses, mais s'y est ajouté. Les femmes sont vêtues de longues robes de coton de couleur claire, parées de nombreux colliers de perles. Les Seminole portent maintenant des étoffes achetées aux Blancs et utilisent de nombreux objets du commerce. Ceux qui vivent à ce moment dans la moitié nord de la péninsule, la plus fertile, ont des échanges commerciaux suivis tant avec les Anglais qu'avec les Espagnols.


RESISTANCE
En 1793, le grand chef creek McGillivray meurt. Les Seminole d'origine creek, la majorité, se séparent politiquement de la Confédération des Creek, déjà affaiblie par ses divisions internes, et prennent leur indépendance sous l'autorité de "King" Payne et de son frère Holapatter Micco (Chef Alligator) connu des Blancs sous le nom de Bowlegs.
En 1812, les Seminole répondent à l'appel de Tecumseh qui rassemble les tribus de l'Est contre les Américains. Alliés aux Anglais, ils s'attaquent aux établissements des colons de Georgie. Mais les Américains lancent leurs troupes contre les villages seminole du nord de la Floride et les Indiens sont contraints de se replier vers l'intérieur de la péninsule.
Les Seminole doivent lutter contre les colons américains qui affluent et empiètent sur leurs terres, surtout depuis que les Américains ont obtenu des Espagnols le droit de poursuivre les Indiens sur l'ensemble du territoire de Floride.
En mars 1818, le général Jackson quitte Fort Scott avec dix-huit mille soldats réguliers et volontaires, renforcés de mille six cent Creek « blancs » du chef McIntosh, l'allié des Américains. Malgré les difficultés du terrain marécageux, Jackson parvient à détruire de nombreux villages seminole. Il affronte à plusieurs reprises d'anciens guerriers creek bâtons rouges qui poursuivent la lutte en Floride et qui sont le fer de lance de la résistance seminole. Les guerriers seminole, en difficulté, trouvent refuge à Fort Saint Marck près de Saint Augustine, en territoire espagnol. L'armée de Jackson attaque le fort. Les Indiens résistent avec énergie, mais les soldats espagnols, peu motivés pour se battre, livrent le fort aux Américains. Les Seminole qui n'ont pu fuir sont faits prisonniers. Leur chef Hillis Hadjo et trois de ses compagnons sont pendus pour « rébellion ». Quelques mois plus tard, Andrew Jackson s'était rendu maître de toute la Floride. L'année suivante, les Etats-Unis achetaient la Floride à l'Espagne.
Ainsi prenait fin ce qui a été appelé la Première Guerre de Floride.


LA LOI DE DEPORTATION
Andrew Jackson, devenu gouverneur de Floride, veut en expulser les Indiens. En 1823, il obtient, par la flatterie et la corruption, la signature du traité de Camp Moultrie par plusieurs chefs seminole qui acceptent d'abandonner tout le nord de la Floride, la région fertile que convoitent les Américains. Une réserve est créée à Fort King, près de la baie de Tampa, sur la côte ouest, où sont rassemblés les Seminole soumis.
La vie sur la réserve seminole se révèle vite difficile. Située dans une région en partie marécageuse, l’agriculture y est peu productive. Les Seminole sont administrés, c’est-à-dire étroitement surveillés, par un agent nommé par le président Jackson. Les propriétaires blancs des plantations n’hésitent pas à violer les limites de la réserve seminole afin de rechercher des esclaves fugitifs, dont certains sont indiens. La protection que leur assure les Indiens est bien souvent le seul espoir de salut pour les esclaves noirs ou métis qui fuient les plantations de leurs maîtres.
La situation des Seminole qui entendent demeurer libres hors de la réserve est encore beaucoup plus précaire. Ils sont contraints de se retirer dans les marécages du centre et du sud, pratiquement incultivables, maintenant infestés par la malaria, une maladie inconnue avant l'arrivée des Blancs. Réduits à la plus extrême misère, beaucoup de Seminole tentent de revenir sur leurs anciens territoires maintenant occupés par des colons. Ils attaquent et pillent les fermes, les plantations, tuent et scalpent, tandis que les colons formés en milices détruisent les villages indiens, enlèvent femmes et enfants pour les vendre sur le marché aux esclaves de Charleston. L’état de Floride paye des primes pour les scalps seminole, y compris ceux de femmes et d’enfants. Les fermiers, les propriétaires de plantations qui ont leurs milices privées promettent aussi des primes pour les scalps indiens. Inutile de dire que la chasse aux Indiens est très activement menée.
En mai 1830, à l’instigation d'Andrew Jackson, le Congrès vote le décret d’expulsion vers l'Ouest des Indiens vivant à l'est du Mississippi (Indian Removal Act) Ce sera le début de la « piste des larmes » pour les Creek, Cherokee, Choctaw, Chickasaw et Seminole, les nations que l’on a appelées les « Cinq Tribus Civilisées ».
Au début des années 1830, moins de dix ans après sa création, la réserve seminole installée autour de Fort King n'est plus qu’une fiction. Elle est maintenant largement investie par les colons américains, une invasion à laquelle les Seminole de la réserve, qui se sont vus interdire de posséder des armes, n’ont pu s’opposer.
En 1832, Andrew Jackson, devenu président des Etats-Unis, obtient d’une partie des chefs seminole la signature du traité de Payne Landing par lequel ils abandonnent la moitié du territoire restant encore entre les mains de la tribu pour la somme dérisoire de 15 000 dollars, sur laquelle devra être prélevé le coût des déprédations indiennes, une clause qui apparaîtra par la suite dans de nombreux traités imposés aux Indiens sous la contrainte. De plus, les signataires, qui sont censés parler au nom de tous les Seminole, acceptent de s’installer, dans un délai de trois ans, sur le Territoire Indien de l’Ouest.
Ceux que les Blancs reconnaissent comme « chefs » sont ceux qui acceptent de signer les traités aux conditions que les Blancs leur imposent. Ils ne représentent évidemment pas toute la tribu. Les signataires du traité sont des hommes riches, presque tous métis, vivant comme les Blancs, possédant des plantations, du bétail, de belles demeures qu'ils comptent vendre pour s'installer en Territoire Indien. Ils ont des esclaves noirs, régulièrement achetés sur le marché de Charleston, qu’il leur sera permis d'emmener vers l’Ouest. Il a été souvent rapporté que les esclaves noirs étaient mieux traités par leurs propriétaires indiens, seminole, creek ou cherokee, que par leurs maîtres blancs.
Tandis que les Seminole propriétaires terriens utilisent la main-d'oeuvre noire à la manière des Blancs en l’employant sur leurs plantations, environ deux mille Noirs vivent chez les traditionalistes seminole, des esclaves qui ont fuit les plantations de Georgie. Ces hommes courageux qui, pour gagner leur liberté, ont pris l’énorme risque de s'évader, sont bien accueillis par les Indiens qui les intègrent à leur société, non comme esclaves, mais en hommes libres. Les esclaves évadés mettent leurs connaissances du monde des Blancs au service de leurs frères indiens. Certains aident à l'agriculture, à l'élevage, à l’artisanat. Beaucoup participent avec les guerriers indiens à la défense de leur nouveau peuple. Certains deviennent des chefs de guerre. Les mariages entre Noirs et Seminole sont fréquents.
Les conditions imposées par le traité de Payne Landing à propos des Noirs vivant en hommes libres chez les Indiens vont donner aux Seminole une raison de plus de résister. Il est prévu que tous les Noirs évadés, même depuis de nombreuses années, seront, au moment de partir vers l'Ouest, séparés des Indiens et restitués à leurs "légitimes" propriétaires. Les Seminole ne peuvent accepter une telle condition qui déchire leurs familles et leur société, surtout quand ils apprennent qu’une clause, tenue un certain temps secrète, prévoit de mettre en esclavage tous les Seminole métissés possédant du « sang noir »!
On a complètement méconnu l'esclavage des Indiens du Sud-Est. En fait, depuis le XVIème siècle, et jusqu'en plein XIXème siècle, la plupart des Indiens faits prisonniers, en particulier les femmes et les enfants, plus faciles à soumettre que les hommes, étaient systématiquement réduits en esclavage. Le prix de leur vente couvrait les frais des expéditions militaires. Les Indiens étaient souvent envoyés aux Antilles, voire en Europe, afin qu'ils ne profitent pas de leur connaissance du pays pour s’évader.


OSCEOLA
En avril 1835, l’agent de la réserve de Fort King, le général Wiley Thompson, convoque les chefs de la résistance seminole pour obtenir leur signature sur le traité de Payne Landing. La plupart s’y refusent absolument. Un jeune chef, Osceola, entre dans une violente colère et, d’un coup de couteau, coupe en deux le document. Retenus prisonniers, les rebelles finiront par signer sous la contrainte afin de retrouver leur liberté. Osceola, qui sera bientôt l'âme de la résistance, avait, encore adolescent, pris part à la guerre que les Seminole avaient menée en 1817-1818 contre les troupes du général Andrew Jackson. Durant toute l'année 1835, il parcourt la Floride, appelant son peuple à résister à la déportation.
Le président Jackson lance un ultimatum aux Seminole, les menaçant de les déporter par la force. Osceola fait répondre qu’ils combattront jusqu'à la mort plutôt que d'abandonner leur pays. Les chefs seminole décidés à résister, Osceola, Micanopy, Jumper, Arpeika, Bowlegs, Wild Cat prennent au cours d'un conseil la décision d'abattre tout Seminole qui acceptera l'exil vers l’Ouest. C'est ainsi que l'un des chefs signataires du traité de Payne Landing est exécuté durant une nuit de l'automne 1835. Il venait de vendre les biens qu'il possédait en Floride et s’apprêtait à partir pour le Territoire Indien. Les guerriers d'Osceola ont trouvé l'argent dans les poches du mort, et Osceola lui-même a répandu les liasses de billets verts sur le cadavre du traître.
Le 28 décembre, Osceola tue et scalpe le général Thompson qui l’avait retenu prisonnier au mois d'avril. Le même jour, les guerriers commandés par Jumper et Micanopy tendent une embuscade sur la rivière Withlacoochee à deux compagnies qui se rendaient à Fort King, commandées par le major Francis Dade. Les soldats sont totalement anéantis. Trois jours plus tard, au même endroit, les guerriers d'Osceola arrêtent les troupes du général Duncan Clinch fortes de trois cents soldats réguliers et de cinq cent volontaires. Les Indiens dissimulés dans la végétation infligent aux Blancs une soixantaine de morts et de nombreux blessés, mais ils ne peuvent résister aux soldats qui les chargent à la baïonnette et ils doivent se disperser dans les marais.


UN ACTE DE TRAITRISE
Les Seminole restent insaisissables. Le général Jesup, qui a pris le commandement du front de Floride, fait capturer et emprisonner à Fort Marion le père du jeune chef Wild Cat, un vieux chef très respecté et partisan de la paix, afin d’obliger son fils à venir « négocier ». Wild Cat se rend à Fort Marion. Il exige du général l'engagement que, dans le cas où les Seminole accepteraient de partir vers l'Ouest, les Noirs adoptés par eux demeureraient avec les Indiens et ne seraient pas réduits en esclavage. Mais le général refuse de lui donner une telle assurance.
Isolés dans des marécages infestés d'alligators et de serpents, malades, affamés et comprenant qu'ils ne pourront jamais vaincre les Blancs, certains Seminole envisagent un compromis. Tandis que le vieux chef Arpeika, qui connaît bien, pour l’avoir éprouvée, la traîtrise des Blancs, déconseille toute négociation, Osceola fait en octobre une ouverture de paix par l'intermédiaire de Wild Cat.
Quand Osceola arrive à Fort Augustine avec une escorte d’une vingtaine de guerriers, le général Jesup le fait aussitôt saisir par ses soldats et emprisonner à Fort Marion. Pourtant, il s’agit de parlementaires protégés par le drapeau blanc et une pipe de paix qu'Osceola avait fait parvenir au général. Alors que Wild Cat et ses compagnons parviennent à s'échapper, Osceola meurt en captivité le 30 janvier 1838, certainement de maladie, mais aussi du désespoir de l’emprisonnement. Sa mort, qui a été décrite par le peintre et voyageur George Catlin, est un modèle de dignité et de courage tranquille. Le médecin du fort est autorisé à s’emparer du corps d’Osceola et à l’exposer dans un musée médical. L’acte de traîtrise du général Jesup envers les parlementaires indiens et la mort d’Osceola en captivité ne feront que renforcer la volonté de résistance des Seminole.


LA GUERRE DES MARECAGES
Le général Taylor prend le commandement des troupes engagées en Floride. Les marécages, les vasières profondes, la végétation tropicale dense interdisent à l'armée l'usage des chevaux et de tout équipement lourd, en particulier des canons. C'est un terrain particulièrement favorable à la guérilla indienne.
Le 27 décembre 1837, quatre cents guerriers seminole conduits par le vieux chef Arpeika et le jeune Wild Cat, tendent une embuscade aux six cents hommes du général Taylor. Dissimulés dans les arbres, les Seminole infligent de lourdes pertes aux soldats. Après plusieurs heures de fusillade, les Seminole, manquant de munitions, doivent céder du terrain. Chargés à la baïonnette, ils finissent par se disperser dans la forêt.
Le général Taylor fait construire à grands frais des fortins qui quadrillent le pays seminole et d'où partent des patrouilles qui s'efforcent de repérer les villages rebelles. Les villages indiens que les soldats découvrent sont systématiquement détruits avec toutes leurs provisions. Des chiens dressés à tuer sont amenés de Cuba et lancés contre les Indiens. Ces "bloodhounds" avaient d'abord été utilisés contre les Caraïbes des Antilles, puis dans le sud des Etats-Unis pour donner la chasse aux esclaves en fuite. Ces chiens sont terriblement redoutés des Seminole, surtout des femmes et des enfants, des proies faciles. Certains guerriers apprennent peu à peu à maîtriser ces chiens. Ceux qu'ils parviennent à capturer sont alors dressés à attaquer les soldats.
En juillet 1839, sur la rivière Caloosahatchee, un parti de deux cents guerriers conduits par Bowlegs s'empare d'un poste de l'armée. Le colonel William Harney, celui qui allait s’illustrer seize ans plus tard contre les Lakota à Ash Hollow, dormait sous sa tente au moment de l'attaque. Il parvient à fuir et en réchappe de justesse.
En 1841, le général Worth prend le commandement des troupes de Floride. Avec des effectifs renforcés, il poursuit la politique de destruction systématique des villages seminole et de leurs habitants. Poursuivis sans relâche, les Indiens ne peuvent plus pratiquer leur agriculture, effectuer leurs cueillettes. Epuisés, affamés, beaucoup de Seminole cèdent au désespoir. On raconte que des femmes étranglent leurs enfants, puis s’en vont combattre et mourir aux côtés des hommes. Le général Worth fait capturer de vieux chefs pacifiques et menace de les pendre si les leurs ne se rendent pas. Cette politique de terreur finit par avoir raison des capacités de résistance des Seminole.
Jumper, un Creek qui avait pris part à la guerre des Bâtons Rouges en 1813-1814 et participé aux embuscades tendues au major Dade et au général Clinch, s'est rendu dès 1837. Il est déporté vers l'Ouest et meurt durant le voyage. Micanopy qui avait participé à de nombreux combats et qui avait succédé à son père comme chef traditionnel de tous les Seminole et portait le titre de "micco", fait sa reddition en 1838 au général Jessup qui l'envoie à Charleston comme prisonnier de guerre, puis le fait déporter en Territoire Indien. Wild Cat, le jeune chef charismatique, fait sa reddition en 1841 avec deux cents des siens qui sont aussitôt mis aux fers et embarqués vers l'Ouest.
Bowlegs se rend l'année suivante pour épargner la vie de ceux qui le suivent, après qu’ils aient résisté pendant trois ans au coeur des Everglades, au sud de la Floride, dans des conditions atroces, affamés, durement touchés par la malaria, poursuivis impitoyablement par l’armée et ses chiens. Ceux de Bowlegs auront cependant plus de chance. Le gouvernement renonce, au moins provisoirement, à les déporter et leur "octroie" un peu de terre dans la région de Big Cypress.
A ce moment, le gouvernement déclare la Floride "pacifiée". C'est la fin de la seconde Guerre des Seminole.


LA DERNIERE GUERILLA
Pourtant, tout n'était pas fini.
En 1855, des ingénieurs de l’Armée qui, assez curieusement, s’occupaient et s’occupent toujours de génie civil, viennent effectuer des travaux de drainage dans les marais de Big Cypress, manifestement dans l'intention d’ouvrir la région au « développement », c’est-à-dire aux colons blancs.
Ils tombent sur les plantations de bananiers et les jardins de légumes appartenant au clan de Bowlegs. Ces ingénieurs ne trouvent pas indigne d'eux de se conduire en vulgaires pillards. Ils s'emparent des fruits, des légumes, des volailles appartenant aux Indiens et saccagent complètement la bananeraie et les jardins.
Devant le refus hautain des ingénieurs et de l’Armée de faire la moindre excuse et de verser la moindre indemnité, les Seminole, fous de rage, commencent à lancer des raids de destruction contre les plantations des Blancs de la région. Cette guérilla sporadique, qui a été appelée "Troisième Guerre des Seminole”, durera près de trois ans.
Des Seminole du Territoire Indien sont finalement appelés pour tenter de calmer les choses. Ils verseront, sur leurs propres deniers, une forte indemnité au clan de Bowlegs, l’armée ayant toujours refusé, contre toute évidence, de reconnaître sa responsabilité dans cette affaire. En 1858, les Seminole de l'Ouest réussissent à convaincre Bowlegs et une centaine de personnes d’émigrer en Territoire Indien. Ils s’installeront finalement le long de la Canadian River.
Tous, cependant, ne partiront pas. Environ cent cinquante Seminole rejoignent au coeur des Everglades ceux du vieux chef Arkeipa, ceux qui ne se rendront jamais.


DECHIRES ENTRE NORD ET SUD
En 1859, le gouvernement déclare terminées les guerres de Floride. Elles auront coûté dix-neuf millions de dollars au Trésor américain, fait 1 500 morts du côté des militaires et mobilisé en permanence entre trente et quarante mille soldats réguliers, sans compter les volontaires, pour venir à bout de deux mille guerriers et aboutir à la déportation de quatre mille Séminoles. Les Indiens avaient eu au moins deux mille morts, dont beaucoup de non-combattants, sans compter ceux qui avaient péri sur les routes de l'exil, environ un quart des déportés.
Les Seminole exilés en Territoire Indien ne connaîtront pas longtemps la paix. Quand, en 1861, éclate la Guerre de Sécession, ils se trouvent divisés entre partisans du Nord et partisans du Sud. La majorité des Indiens du Territoire embrasse la cause du Sud, non par sympathie, mais parce que des politiciens sudistes leur avaient affirmé que, s'ils l'emportaient, les Indiens seraient rétablis dans leurs droits sur leurs terres traditionnelles et pourraient former une nation, peut-être un Etat indien. Quand on sait comment l’Etat de Géorgie avait, vingt ans plus tôt, traité les Cherokee qui, justement, formaient une nation, on ne peut qu’être sceptique à l’énoncé d'une telle promesse. C’était à ce moment l'armée sudiste qui occupait le Territoire Indien, et on peut penser que les Indiens se sont trouvés quelque peu forcés de se prononcer pour le Sud et de lui fournir des combattants.
La majorité des Seminole décide cependant, avec beaucoup de courage, de soutenir la cause du Nord, ou plus exactement, refuse de fournir un contingent de guerriers à l’armée sudiste, essayant de demeurer neutre dans la guerre que se livrent les Blancs, une attitude considérée par le Sud comme une déclaration d’hostilité.
Poursuivis par les Confédérés et les Indiens ralliés à leur cause, les Seminole doivent fuir vers le Kansas demeuré sous le contrôle du Nord, en compagnie des Cherokee, des Chickasaw et des Creek qui suivent le vieux chef traditionaliste Opothle Yahola. Cet exode qui a lieu en plein hiver, dans des conditions épouvantables, fait des centaines de victimes, surtout des femmes, des enfants, des vieillards. Les fugitifs, affamés, démunis de tout, sont en but aux attaques des Confédérés et de leurs alliés indiens et texans. Dès que ces malheureux ont atteint le Kansas, l'armée du Nord ne manque pas de lever parmi eux un corps de "volontaires" indiens.


VENTE FORCEE EN TERRITOIRE INDIEN
La guerre terminée, les rancunes entre les différentes factions finissent par s’apaiser. L’économie et les institutions seminole, comme celles des autres "Nations Civilisées" du Territoire Indien, se reconstituent autour de leaders métis instruits et fonctionnent de manière à assurer à chacun, dans une économie entièrement tournée vers l'agriculture et l’élevage, une certaine prospérité, souvent supérieure à celle de leurs voisins blancs. Les épreuves subies, une acculturation partielle, n’ont pas fait disparaître la cohésion tribale et le devoir qu’ont les chefs de veiller au bien-être de leur peuple.
En 1867, les Cinq Tribus Civilisées, même celles qui avaient soutenu le Nord, sont contraintes d’abandonner tous leurs territoires de l’ouest du Territoire Indien afin de faire place aux tribus des Plaines que le gouvernement à l’intention de concentrer à cet endroit. Deux réserves sont ainsi constituées, l’une pour les Kiowa et les Comanche, l’autre pour les Arapaho et les Cheyenne du Sud qui viennent de signer le traité de Medicine Creek. Les Seminole doivent s’installer plus à l’est, sur un territoire fortement réduit, près de la réserve creek.
Au fil des années, de nombreux Blancs se sont installés sur le Territoire Indien, des voies de chemin de fer y ont été ouvertes, demandées, il faut le reconnaître, par certains Indiens « progressistes » qui voient là un moyen de développer leur pays. Des voix s’élèvent, de plus en pressantes, pour réclamer une « ouverture du Territoire Indien à la civilisation ». Vers 1880, la population blanche du Territoire représente plus du double de la population indienne.
Au printemps 1889, sous la pression de l'opinion publique, toujours prête à trouver que les Indiens ont trop de terres, et surtout pour ménager les intérêts des éleveurs et des compagnies de chemin de fer, le gouvernement contraint les Seminole, ainsi que les Creek, à vendre 5 000 km2 de leur terres qui sont ouvertes aux colons. Les négociateurs indiens avaient été menacés de tout perdre s'ils ne se décidaient pas à vendre. Après ce qu'ils avaient vécu dans l'Est, les Indiens savaient de quelles violences les Blancs étaient capables pour obtenir ce qu’ils voulaient, et ce n’était pas une menace à prendre à la légère.
En 1893, le Congrès crée une commission présidée par le sénateur Henry Dawes - celui qui avait donné son nom à la loi de Lotissement Général de 1887 - qui doit enquêter sur la situation du Territoire Indien. Comme on peut s’en douter, la commission conclut à l’urgente nécessité de mettre fin à l’application des traités signés cinquante ans plus tôt avec les Indiens du Territoire. Elle insiste sur les malheurs des colons vivant sur le Territoire (mais qui les a donc forcés à s’y installer ?) et sur les souffrances des « pauvres Indiens » qui aspirent à être gouvernés par les lois des Etats-Unis (!), alors que le niveau de vie, même des moins aisés de ces Indiens, est au moins égal à celui de leurs voisins blancs.
En 1895, le gouvernement fait procéder au recensement de la population des Cinq Tribus Civilisées et à l’arpentage de leur territoire, inquiétant présage d’une prochaine application de la loi de lotissement des terres indiennes en propriétés privées, la loi Dawes de 1887. Il s’empare des écoles créées et gérées par les Indiens et les transforme en écoles publiques.
La convoitise des éleveurs blancs pour les terres indiennes entraîne une situation de haine et d’extrême violence difficilement imaginables. En 1898, une femme blanche est retrouvée assassinée près des terres seminole. Aussitôt, sans aucune preuve, les Indiens sont accusés du meurtre. Des Blancs s'emparent de deux adolescents, dont le fils d'un notable seminole. Les deux jeunes Indiens sont brûlés vifs sur un bûcher par une foule de cent cinquante hommes blancs hurlant des slogans racistes. Un livre vient de paraître sous le titre « Seminole Burning » dans lequel Daniel F. Littlefield, un universitaire de l'Arkansas, raconte ce drame oublié.
En 1899, par le "Curtis Act", le Congrès des Etats-Unis décide d’appliquer la loi Dawes au Territoire. Il dissout les gouvernements autonomes et toutes les institutions des nations du Territoire Indien qui devient Territoire d'Oklahoma.
Les Seminole du Territoire d’Oklahoma, devenu un Etat en 1907, s'adaptent peu à peu à leurs nouvelles conditions de vie qui se rapprochent de celles de leurs voisins blancs. Cependant, beaucoup parviennent à maintenir certains aspects de leur culture traditionnelle.


ENTRE TRADITION ET MODERNITE
Depuis la fin du XIXème siècle, les descendants des Seminole demeurés en Floride ont du faire un compromis entre ce qui leur restait de vie traditionnelle et les nouvelles conditions que leur imposaient le développement et la modernité.
Ignorées par les autorités américaines, les petites communautés seminole de Floride ne disposaient pas encore au début du XXème siècle de territoires définis sur lesquels elles étaient assurées de vivre en sécurité. Reconnaître leur présence aurait été avouer l’échec partiel de la politique de déplacement des Seminole vers le Territoire Indien qui avait marqué la politique américaine pendant une grande partie du XIXème siècle.
De vastes projets de développement affectent la Floride au début des années 1900. Des routes coupent maintenant la péninsule d'est en ouest, des projets d'assèchement des marais et de détournement des cours d'eau sont élaborés et bientôt mis en oeuvre. Les éleveurs, les fermiers s'installent, d'immenses bananeraies et des plantations d’agrumes se développent. La côte de Floride, avec ses superbes plages, sa végétation tropicale devient un lieu de villégiature très fréquenté pour les riches Américains, le pendant atlantique de la côte californienne.
Pour protéger les Seminole et leur éviter une éviction certaine de leurs terres, le Bureau des Affaires Indiennes crée deux réserves. L'une est "Big Cypress Reservation". Elle s'étend sur environ 16 000 hectares au centre de la péninsule, à l'est de la ville d'Immokalee. L'autre est "Dania Reservation" une minuscule réserve de 170 hectares située sur la côte est, près de la ville d'Hollywood (qui ne doit pas être confondue avec la ville californienne) au nord de Miami. On l'appelle actuellement "Hollywood Reservation".
Les Seminole de Floride ont continué à vivre d’agriculture, de petit élevage et d’échanges avec les commerçants blancs qui leur fournissent étoffes, ustensiles, outils et objets manufacturés, ainsi que de nouveaux aliments comme le sucre, le café, le thé. Les Seminole chassent pour leur consommation, mais surtout pour la vente. Les peaux de loutre, de raton laveur et surtout d'alligator utilisées dans la maroquinerie de luxe leur rapportent d'appréciables revenus. Ils chassent également nombre d'oiseaux exotiques dont ils vendent les plumes colorées. Les plumes du héron mâle qui abonde au sud de la Floride sont très recherchées pour les garnitures des chapeaux des dames.
Bien qu'ils continuent à fabriquer de la vannerie et de la poterie, les marmites et récipients de métal et de verre sont couramment utilisés. Poterie, vannerie, objets de bois sculptés, vêtements, bijoux deviennent bientôt des articles du commerce que les Seminole s'efforcent de vendre sur le marché américain ou aux touristes qui viennent les voir.
Bien plus, le spectacle de leur vie traditionnelle : artisans au travail, construction des chickee, pêcheurs, chasseurs à la sarbacane, femmes pillant le grain dans de grands mortiers de bois et faisant cuire des galettes dans les braises, tout cela est mis en scène et devient une attraction touristique.
Le spectacle le plus prisé des touristes à la recherche d’émotions fortes est la lutte à mains nues contre un alligator. C'est là une activité très dangereuse quand elle se pratique avec des alligators adultes pouvant atteindre six mètres de long. Il s'agit non pas de tuer l’alligator, mais de le soumettre et de lui attacher ses redoutables mâchoires, tout en se protégeant des furieux coups de queue de l'animal. Plus l’alligator est grand, plus le spectacle est impressionnant et plus les touristes sont généreux avec celui qui s’expose ainsi. Certains Séminoles y laissent une main, voire un bras. De jeunes Séminoles vont vendre leur force de travail dans les ranchs des Blancs, souvent fort éloignés de leurs villages, et dans les plantations d'agrumes où ils travaillent à la cueillette des fruits.
Dans les années 1920-1930, le développement de l'automobile permet à de nombreux touristes de traverser la Floride sur les routes rectilignes qui viennent d’être construites, souvent des chaussées de remblais qui traversent les marécages. Des familles seminole ont pris l’habitude de venir le long de ces routes pour se montrer aux touristes, en particulier le long de "Tamiami Trail", une ancienne piste indienne qui relie Miami sur la côte est à la baie de Tampa à l’ouest, coupant à travers les marais des Everglades. Ils y construisent leurs chickee, donnent des spectacles et vendent leur artisanat, tout en continuant à chasser et pêcher dans les marais et les lacs des alentours.
Depuis les années 1890 et jusqu’à très récemment, hommes et femmes seminole ont adopté un style très particulier de vêtements faits de bandes de patchwork de couleurs vives, utilisant des modèles personnalisés extrêmement complexes, une technique élaborée rendue possible par l’introduction des machines à coudre. Les hommes portent des blouses serrées à la taille et des turbans. Les femmes ont de longues jupes amples et des corsages recouverts d’une cape. Elles sont coiffées de chignons ramenés vers le front, le cou enserré dans de nombreux rangs de colliers. On voit encore de nos jours des hommes traditionalistes portant des gilets en patchwork par dessus la chemise et le jean, mais le chapeau Stenson a remplacé le turban. Les robes, les capes multicolores et les chignons ne sont plus actuellement portés que par les femmes âgées ou par quelques jeunes traditionalistes qui en font un acte militant.
Jusqu'au début des années 1930, les Seminole, très dispersés, divisés entre diverses origines qui se manifestent au niveau de la langue, n’ont aucun gouvernement central qui pourrait parler en leur nom à tous et les défendre. Le dernier chef traditionnel - le micco - des Seminole de Floride avait été Bowlegs. Leur chef officiel est le superintendant du Bureau des Affaires Indiennes qui réside sur "Hollywood Reservation" et décide de tout ce qui les concerne.
En 1934, la Loi de Réorganisation Indienne, dite "loi John Collier" incite les tribus à constituer des gouvernements et des conseils autonomes élus selon les principes démocratiques américains. Mais ce n'est qu’en 1957 que les Seminole utilisent cette possibilité et se constituent en "Tribu des Seminole de Floride". Le quartier général de la tribu est sur "Hollywood Reservation", l'ancienne agence pour les Seminole. Le conseil élu par les différentes réserves négocie au nom de la tribu avec l'Etat fédéral, l’Etat de Floride et les autorités locales. Il promulgue les lois internes à la tribu et les fait appliquer. Il a d'importantes responsabilités au niveau du développement économique.
En 1935, toujours dans le cadre de la loi Collier qui tend à protéger le patrimoine territorial des Indiens, deux autres réserves ont été créées. L'une d'elles est "Brighton Reservation" sur la rive nord-ouest du lac Okeechobee. L'autre, placée sous la juridiction de l’Etat de Floride, s’étend à l’est de "Big Cypress Reservation".
En 1927, une école était ouverte sur "Hollywood Reservation", mais fermée en 1936. Des responsables de l'éducation et les partisans de l'assimilation avaient estimé qu'il était bon que les enfants seminole "bénéficient" des contacts avec la population blanche. Des internats où les jeunes Seminole sont invités à se rendre sont ouverts loin des réserves. Mais les parents seminole s'efforcent de résister à ce qu'ils considèrent comme une nouvelle forme de déportation, au besoin en cachant leurs enfants, et fort peu de jeunes Seminole fréquentent ces internats.
La christianisation des Seminole a été très tardive. Ce n'est que dans les années 1940 que des missionnaires baptistes et épiscopaliens réussissent à convertir au christianisme un nombre significatif de Seminole. A ce moment, plusieurs hommes-médecine très respectés se convertissent, ce qui incite beaucoup d'autres à le faire. Etre chrétien ne signifie par forcément abandonner le respect des valeurs tribales et de la spiritualité traditionnelles. Certaines pratiques, comme les rites de guérison, se perpétuent.
Beaucoup de Seminole se montrent jaloux de leur indépendance et de leur appartenance à la nation seminole souveraine, rejetant la citoyenneté américaine qui avait été reconnue à tous les Indiens en 1924. Quand en 1941 les Etats-Unis entrent en guerre contre le Japon et l’Allemagne, de jeunes Seminole refusent l’enrôlement dans l’armée américaine. Pourchassés pour « insoumission », ils sont arrêtés et maintenus en prison le temps de la guerre.
Ce n’est qu'en 1962 que la petite réserve Miccosuki est constituée sur des terres fédérales prises sur le parc national des Everglades, là où le "Tamiami Trail" borde le parc. Les Miccosuki s'étaient installés depuis une trentaine d'années le long de la route où passaient les touristes. D’autres petits groupes de Miccosuki sont toujours installés le long de la piste, considérés comme des "squatters". Les Miccosuki se considèrent comme plus proches des valeurs traditionnelles indiennes que les Seminole proprement dits, ce qui ne les empêche pas de s’ouvrir à l’économie moderne. Les Seminole d’origine creek, les plus nombreux, parlant le muskogee, occupent les réserves de Brighton, Hollywood, Big Cypress et la réserve de l'Etat de Floride. Ils étaient un peu plus de huit mille au recensement de 1990. Les Miccosuki, constitués de peuples d’une autre origine, parlent la langue hichiti. Ils sont moins de deux mille.
Les Miccosuki, ceux du sud, ont ouvert récemment des casinos et ont développé une économie entièrement tournée vers le tourisme. Ils servent de guides dans le parc des Everglades où leur expérience du terrain est irremplaçable.
Mais l'attrait des villes de la côte de Floride l’emporte pour beaucoup de jeunes Seminole sur l’attachement à la vie et aux valeurs tribales. C'est là une perte que déplorent les Anciens, peut-être un mouvement inéluctable qui, à terme, videra les réserves de Floride.
Un petit groupe d’environ deux cents personnes, la Nation Seminole Indépendante Traditionnelle, isolé dans les marais de Big Cypres, dans le comté de Collier, vit toujours dans son village de chickee, refusant toute relation avec les Etats-Unis et le monde moderne. Ce sont les descendants de ceux qui avaient suivi le vieux chef Arpeika, ceux qui ne se sont jamais rendus.


Source principale : « The Seminole », Merwyn S. Garbarino (Chelsea House Publisher)

2004 - Monique Boisson

Restitutions

RESTITUTION DE RESTES HUMAINS ET D’OBJETS CULTURELS INDIENS


Les collections des musées, en particulier des grands musées américains, contiennent de nombreux objets indiens, acquis pour la plupart durant la seconde moitié du XIXème siècle. Si la suspicion ne peut être jetée sur tous, il est prouvé que nombre de ces objets sont le produit de vols opérés dans des sépultures récentes ou ont été « récoltés » à l’occasion de divers massacres, souvent sur les cadavres mêmes des victimes. Beaucoup de ces objets ont un caractère sacré ou au moins une signification culturelle très forte pour les nations indiennes.
De nombreux restes humains indiens, en majorité des crânes, probablement plusieurs centaines de milliers, sont détenus par les musées d’anthropologie des Etats-Unis. Ils ont été recueillis massivement à partir de 1860, sur ordre du ministère de la guerre, comme spécimens destinés à l’étude scientifique, une étude tendant à prouver l’infériorité des Indiens.
Une loi adoptée en 1990 par le Congrès américain interdit le pillage des sépultures indiennes. Elle oblige également les musées à envoyer aux tribus concernées la liste des artefacts et des restes humains qu’ils possèdent afin de négocier avec elles une restitution. Certaines de ces restitutions sont déjà intervenues, beaucoup d’autres sont actuellement en cours et beaucoup plus encore s’avèrent difficiles.
Les nations indiennes des Etats-Unis sont désireuses de se voir restituer certains objets qui ont pour elles une valeur historique, culturelle et surtout spirituelle. C’est, en particulier pour les jeunes Indiens dépossédés de leur mémoire, un important moyen d’éducation. Quant aux restes humains, les Indiens exigent de pouvoir les inhumer sur leurs terres avec le respect qui leur est dû et selon leurs traditions.

On ne peut accuser tous les musées présentant des objets indiens d’avoir constitué leurs collections de manière frauduleuse et immorale. Beaucoup d’objets ont été honnêtement acquis. La plupart étaient troqués contre des marchandises que les Indiens désiraient, ou bien ils ont été offerts à des voyageurs blancs par leurs amis indiens.
Par exemple, la belle collection de peaux peintes du Musée de l’Homme de Paris constituée aux XVIIème et XVIIIème siècles semble appartenir à cette catégorie. Les objets indiens recueillis par les Euro-Américains avant le milieu du XVIIIème siècle pour les régions de l’Est, et le milieu du XIXème siècle pour l’Ouest sont, dans l’ensemble, peu « suspects ».
A partir des années 1880, durant la période des réserves, ils étaient achetés à leurs propriétaires indiens. A cette époque, certains objets - des vêtements, des sacs - étaient même fabriqués spécialement pour les musées.
Il est tout à fait normal que les grands musées du monde présentent les belles réalisations de l’art amérindien parmi les autres trésors culturels de l’humanité. Certains Indiens, dépossédés de leur culture, disent avoir découvert les réalisations culturelles de leur peuple dans les musées.
Mais quand des objets - vêtements, mocassins, coiffures, armes, berceaux - sont étiquetés « collecté à la bataille de Ash Hollow (novembre 1855) » (*) ou « collecté à la bataille de Wounded Knee (décembre 1890) » que faut-il en penser ?
Que penser aussi des milliers d’ossements - squelettes, crânes, voire têtes coupées conservées dans le formol - prétendument destinés à l’étude qui constituent les collections des musées d’anthropologie, et dont il s’avère que, pour la plupart, ils n’ont pas été sortis des tiroirs depuis des dizaines d’années ? On lira dans les pages qui suivent comment et pourquoi ils ont été recueillis.
Depuis le début des années 1990, les Indiens s’efforcent, soutenus par une loi fédérale, d’obtenir la restitution des objets culturels qui leur ont été dérobés dans la seconde moitié du XIXème siècle, afin d’en faire un puissant moyen d’éducation pour leur peuple, en particulier pour les jeunes. Certains de ces objets sacrés - des pipes, des masques, des « sacs médecine » - sont à nouveau utilisés dans des rituels qui n’avaient pu être célébrés depuis plus de cent ans.

(*) Le 5 septembre 1855, le général William S. Harney attaque à Ash Hollow, Nebraska, le camp des Sioux Brulé du chef Little Thunder qui, sûr de son bon droit, ne tente même pas de se défendre. Près de cent Indiens sont tués, dont beaucoup de femmes et d’enfants. A cette occasion, le lieutenant G. K. Warren « récolte » un grand nombre d’objets qu’il fait parvenir au musée de la Smithsonian Institution de Washington. Citons, entre autres choses : une couverture de jeune fille, un sac perlé, des guêtres, une robe de femme, une couverture de cheval, une croupière (cf. « Les Indiens des Plaines », Colin F. Taylor). Des objets ont également été « récoltés » lors de l’attaque du lieutenant colonel George A. Custer à Washita River contre les Cheyenne du Sud, le 28 novembre 1868. Quant au massacre de Wounded Knee, les témoignages abondent sur la manière dont les biens des victimes ont été pillés et revendus à des musées ou à des collectionneurs privés (voir pages suivantes)


RACISME SCIENTIFIQUE
Les Indiens ont toujours pensé que les restes humains étaient sacrés et que les sépultures devaient être protégées du vandalisme. Cette croyance s’exprimait par des cérémonies funéraires élaborées et la pratique rituelle d’ensevelir le défunt avec certaines possessions terrestres qui l’accompagnaient dans le monde des esprits.
« La plupart des gens espèrent que les tombes de leurs parents et de leurs ancêtres ne seront pas dérangées ou détruites. Pour les Indiens des Etats-Unis, cependant, cette espérance a été brisée », déclarent Walter et Roger Echo Hawk dans le livre qu’ils ont intitulé : « Champs de bataille et cimetières : la lutte des Indiens pour protéger les sépultures de leurs ancêtres aux Etats-Unis » (Battlefields and Burial Grounds : The Indian Struggle to protect Ancestral Graves in the United States)
Walter Echo Hawk, un juriste d’origine pawnee, collabore au Native American Rights Fund (NARF) (1) de Boulder, Colorado. Il a travaillé à l’élaboration et à l’adoption par le Congrès de la loi de 1989 qui restituait aux tribus des collections du musée de la Smithsonian, et au vote en 1990 de la loi sur la Protection des Sépultures Indiennes, ainsi qu’à la création du Musée de l’Indien d’Amérique qui doit voir le jour à Washington en 2 002.
Le livre des frères Echo Hawk rappelle qu’en 1788, au Massachusett, un groupe de collégiens avait exhumé, pour d’amuser, les restes de quelques colons. Les gens avaient été indignés et une loi immédiatement votée interdisait de profaner des sépultures aux Etats-Unis, ainsi que d’y commettre des vols. Tout honnête citoyen des Etats-Unis est horrifié à la pensée de déterrer des cadavres et ceux qui le font sont appelés « détrousseurs de tombes » et « vampires ». Mais il n’en a pas été ainsi pour les Indiens. Les soi-disant « honnêtes citoyens » ne voyaient aucun mal à violer les tombes indiennes, à exposer les restes humains et à revendre les objets funéraires.

En 1990, à la demande du NARF, le docteur Robert E. Bieder, un historien et auteur connu dans le domaine de l’anthropologie, publiait un rapport sur la « collecte de spécimens indiens » à des fins prétendument scientifiques durant tout le XIXème siècle, ainsi que sur les conclusions que les savants en avaient tiré.
Le Dr. Bieder montre l’évolution de la pensée et des méthodes scientifiques quand, vers 1815-1820, les anthropologues ont mis en œuvre la crânologie (l’étude de la forme du crâne humain) et la phrénologie (l’étude de la taille du cerveau). Ces deux disciplines étaient utilisées comme des outils pour expliquer et prévoir le comportement des êtres humains. Leurs cibles principales étaient d’une part les « races inférieures » et d’autre part les « classes sociales délinquantes ».
Ces études avaient été conduites pour prouver l’hypothèse selon laquelle les Indiens, comme les esclaves noirs, étaient une race inférieure. L’idée était que, puisque les Indiens vivaient au contact étroit de la nature, ils étaient des « sauvages non civilisés » qui ne pouvaient être « utilement soumis ».
Dans son ouvrage, le Dr. Bieder étudie en détail les méthodes de travail et les conclusions du Dr. Samuel G. Morton, considéré comme le fondateur de l’anthropologie américaine.
En 1837, le Dr. Morton demande aux médecins de l’armée de lui envoyer « des crânes frais provenant d’Indiens, en particulier d’hommes éminents ou de chefs ». En 1839, il publie « Crania Americania », une étude dans laquelle il donne de surprenantes précisions chiffrées.
Selon lui, les crânes des Caucasiens (les Blancs) sont les plus grands avec un indice 87. Ceux des Asiatiques sont à 83, ceux des Indians d’Amérique à 82, les Malais à 81, et les Noirs (les malheureux !) n’ont que 78.(2). On remarque immédiatement une chose : l’échelonnement des volumes crâniens est en rapport direct avec la couleur de la peau - plus elle est foncée, plus le crâne est petit selon le Dr. Morton, donc plus la race est « inférieure ». Le Dr. Morton a du choisir soigneusement ses spécimens pour arriver à de tels résultats.....
Le Dr. Morton en conclut, bien évidemment, que les crânes plus gros, ceux des Blancs, montrent qu’ils possèdent une intelligence supérieure à celle des autres races. Il écrit plus loin que les Indiens sont comme des animaux qui ne peuvent être civilisés ou « être mis utilement en esclavage » et qu’ils vont disparaître, comme c’est le sort des races inférieures et de certaines espèces animales.
Le Dr. Bieder remarque : « Avec le recul du temps, on se rend compte que l’anthropologie des XVIIIème et XIXème siècles et même celle du XXème siècle, non seulement partageait les préjugés raciaux de l’opinion publique, mais souvent renforçait et encourageait ces sentiments grâce à ses « découvertes ». La science au secours du racisme....

En 1846, la Smithsonian Institution est fondée à Washington. Peu de temps après, un musée est ouvert à Chicago et un autre à New-York. Les trois musées entre alors en compétition pour la possession d’objets indiens et de restes humains.
L’étude du Dr. Bieder cite le zoologue Louis Agassiz, fondateur du musée d’anatomie comparée à l’Université d’Harvard qui collectait des restes indiens sous le prétexte qu’il s’agissait d’une « race en voie de disparition ». Mr. Agassiz écrivait en janvier 1865 au ministre de la guerre Edwin M. Stanton : « Envoyez-moi les corps de quelques Indiens (....). Demandez au chirurgien d’injecter une solution d’arséniate de soude dans l’artère carotide. J’aimerais avoir les corps entiers d’un ou deux beaux hommes et les têtes de deux ou trois autres ».
Le révérend Orson S. Fowler, un pasteur new-yorkais, possédait une large collection de crânes indiens. Il écrivait dans son ouvrage « Phrénologie pratique » que, selon l’observation qu’il avait faite de ces crânes, les Indiens étaient « cruels, assoiffés de sang, vindicatifs, accomplissant des actes de barbarie, torturant leurs victimes, extrêmement destructeurs, très dissimulés et circonspects, massacrant des femmes et des enfants sans défense » Et tout cela uniquement par l’observation des crânes !
En 1862, le Musée Médical de l’Armée des Etats-Unis est fondé afin de rassembler des spécimens indiens (3). Le 1er septembre 1868, le médecin général de l’armée des Etats-Unis envoie une note de service à tous les officiers médecins servant dans les forts établis en territoire indien ou à proximité. Il leur demande d’obtenir autant de crânes indiens qu’il est possible pour l’étude anthropologique que se propose de mener le Musée Médical de l’Armée. Les « guerres indiennes » font alors rage dans les Plaines et il est certain que les matériaux d’étude ne manquent pas. Rien n’oblige les collecteurs de crânes à se limiter à ceux des hommes. Les crânes de femmes et d’enfants sont également les bien venus, comme on va le voir plus loin. Les Indiens vivant déjà sur les réserves ne semblent pas avoir échappé aux chasseurs de crânes. Bien au contraire, car leur récolte était plus facile.
Le Dr. Bieder cite une lettre d’un collecteur de crânes de Camp Robinson, Nebraska: « Le crâne est en parfaite condition et à mon avis présente des caractères raciaux très marqués (....) Ceci est le squelette complet d’une jeune « squaw » d’environ seize ans dont les caractères raciaux ne sont pas aussi marqués que pour les précédents spécimens ».
Selon un collecteur de Fort Randall, Dakota du Sud : « Souvent la beauté observée durant la vie incite un collecteur à rapporter un crâne pour le musée. Ce fut le cas pour une « squaw » d’une remarquable beauté qui avait été la maîtresse de deux soldats à Fort Randall. A la mort de cette jeune Yanktonnaise ( !), le médecin du fort localisa sa tombe et pris sa tête, tout fier d’avoir acquis un si beau spécimen pour le musée ». Il ne semble pas que le médecin ait du attendre très longtemps son beau spécimen, et la mort prématurée de cette jeune femme est pour le moins très suspecte.
Un autre collecteur de Fort Randall écrit à propos de ses craintes d’être découvert en creusant une tombe pour y voler une tête. « Il s’agit du crâne d’un vieil Indien de père yankton et de mère brulé. Il est mort au poste le 7 janvier 1869 et a été enterré avec ses couvertures et ses fourrures à un demi mile du fort, au milieu des tipis occupés par ses amis. Je me suis emparé de sa tête dans la nuit qui a suivi son enterrement. Etant donné qu’il avait été enterré près de ces loges, je me suis demandé s’ils n’avaient pas de soupçons de ce que j’allais faire et s’il n’était pas dans leurs intentions de veiller près du corps. Pensant, cependant, qu’ils auraient du mal à croire que je volerais sa tête alors qu’il était à peine refroidi dans sa tombe, je suis venu dans la soirée, avec deux de mes assistants, mettre en sûreté ce spécimen ».
Les médecins militaires disposaient de laboratoires où ils préparaient les ossements destinés au Musée Médical de l’Armée. La procédure à suivre leur avait été communiquée par le musée. Un médecin, William A Colin, avait envoyé au musée le squelette d’un Indien de très grande taille qu’il avait fait exhumer de sa tombe par l’un de ses comparses. Il explique : « J’ai emporté le corps jusqu’à un laboratoire et avec l’aide du propriétaire, j’ai séparé les chairs des os en faisant bouillir le corps dans un récipient propre et je me suis assuré qu’aucun os n’avait été perdu ou ajouté ». La rigueur scientifique avant tout !
L’anthropologue Frank Boas commence à travailler pour les musées vers 1880. Le Dr. Bieder le décrit comme « s’adonnant avec passion à l’anthropologie physique, mesurant les crânes indiens, en particulier ceux des détenus, et collectionnant les crânes et les squelettes avec un zèle inusité ». Il raconte comment Mr. Boas payait les pilleurs de tombes 20 dollars pour le corps entier d’un Indien et 5 dollars pour une tête seule. (4)

Durant la grande époque de la récolte de « spécimens indiens » pour les musées américains, on peut affirmer que la science a été mise au service de la politique américaine basée sur la notion de Manifest Destiny (la destinée manifeste). Cette idée, apparue vers 1840, soutenait que les Etats-Unis étaient « manifestement destinés » par Dieu à occuper, civiliser et convertir à la religion chrétienne l’ensemble du continent américain d’un océan à l’autre. On voit ici la science venir renforcer la religion. C’est aussi à cette époque (1859) que Charles Darwin publie son œuvre majeure : « L’Origine des Espèces », expliquant l’évolution du vivant par la « survie des plus aptes », une notion que certains n’ont pas hésité à appliquer aux sociétés humaines, les sociétés « civilisées » plus performantes devant nécessairement supplanter les sociétés « primitives ».

En 1870, le Dr. George A. Otis travaillant pour le Musée Médical de l’Armée, déclarait que les données recueillies par l’examen des crânes et l’étude des cerveaux indiquaient que « les Indiens pourraient se voir assigner une position plus basse sur l’échelle humaine qu’on ne l’avait d’abord pensé ». En effet, dans les années 1870-1880, l’estime que les Blancs portaient aux Indiens était au plus bas.
Jusqu’au XVIIIème siècle, les Indiens d’Amérique du Nord avaient été souvent admirés pour leurs nombreuses vertus que beaucoup de Blancs avaient été en mesure d’apprécier - courage, honnêteté, hospitalité, générosité, solidarité, liberté - ou pour des raisons philosophiques, la notion de « nature », par exemple. Les pères fondateurs des Etats-Unis voyaient dans la société iroquoise un modèle de démocratie.
Mais à partir des années 1860, la résistance indienne, en particulier dans les Plaines et dans le Sud-Ouest, est ressentie comme un insupportable obstacle à l’avancée de la civilisation et au développement du pays. Les généraux Sherman et Sheridan organisent contre les tribus qui refusent de se soumettre une vaste campagne de dénigrement et de calomnie afin de justifier les massacres opérés dans les villages indiens. L’Indien rebelle qui lutte pour défendre ses terres et sa façon de vivre est totalement diabolisé, chargé de tous les crimes. Il n’est donc pas étonnant que l’examen « scientifique » des crânes et des cerveaux indiens ait justement révélé ce que l’on désirait prouver : les Indiens constituent une race inférieure, sauvage, cruelle, etc.
Les registres du Musée Médical de l’Armée indiquent que des spécimens indiens ont été officiellement collectés jusqu’en 1904 sur la réserve sisseton/wahpeton de Lake Traverse (Dakota du Sud) où des tombes récentes étaient fréquemment violées par les pourvoyeurs des musées. On peut imaginer le traumatisme émotionnel que ces pratiques révoltantes pouvaient causer chez les familles indiennes....

Le pillage éhonté des cultures indiennes n’a pas été, tant s’en faut, le fait des seuls anthropologues agissant au nom d’une science contestable. L’appât du gain, l’avidité pure et simple, exploitant les penchants dépravés du public ou des collectionneurs de « curiosités », en sont largement la cause.
En effet, il ne s’agit pas seulement des ossements et des offrandes funéraires volés dans les tombes, mais aussi des objets pris par les soldats ou les miliciens lors des combats, attaques de village et massacres divers. Ces objets, autrefois brûlés ou jetés, avaient pris de la valeur à la fin du XIXème siècle à mesure qu’ils devenaient plus rares ; aussi étaient-ils soigneusement collectés et revendus.
Dans son remarquable livre Lost Bird of Wounded Knee, Renee Samson-Flood rapporte les propos d’un cowboy qui sévissait contre les Danseurs des Esprits réfugiés dans les Badlands de la réserve de Pine Ridge durant l’hiver 1890, quelques semaines avant le massacre de Wounded Knee : « Nous étions toute une troupe d’hommes .... Nous avons tué environ soixante-quinze Indiens. Riley Miller et Franck Lockhart sont revenus sur les lieux de l’embuscade avec des chevaux de bât et ils ont rapporté sept chargements d’armes, de vêtements, de coiffures de guerre et de chemises des esprits (5) et toutes sortes de choses. Riley a emporté tout cela à Chicago et il a ouvert un musée. Il en a tiré beaucoup d’argent ».
Renee Samson-Flood raconte la suite : « Riley Miller transporta toute sa collection à Chicago, à l’occasion de l’Exposition Universelle en l’honneur de Christophe Colomb qui s’y était ouverte en 1893, et entra en partenariat avec un certain Charles D. Bristol dit « Omaha Charlie ». Ils organisèrent une exposition présentant cinq cents « reliques indiennes ». La principale attraction de leur exhibition était un bébé indien desséché ! L’horrible relique attirait des foules qui défilaient devant un petit enfant recroquevillé dans une boîte en verre. Des milliers de curieux pressaient leurs mains et leurs nez contre la vitre et des parents soulevaient leurs enfants afin qu’ils jettent un coup d’œil à ce que la publicité appelait « Le Papoose Indien Momifié, la Plus Grande Curiosité Jamais Exposée ». On voit à quelles horreurs pouvait conduire l’appât du gain flattant une curiosité morbide....
« Miller vendit toute sa collection à Charles Bristol et partit pour le Klondike participer à la ruée vers l’or.... La collection Bristol fut en exposition à partir de 1906 au musée de la Société d’Histoire du Nebraska qui en fit l’acquisition en 1935. En 1992, plusieurs objets provenant de cette collection étaient encore exposés au musée ».
On se doute que le massacre de Wounded Knee du 29 décembre 1990 a été l’occasion des pillages les plus indécents. Ms. Sansom-Flood décrit ainsi la scène qui se déroulait au bord de la fosse commune où l’on jetait les morts, le 2 janvier 1891 : « Les fossoyeurs dépouillèrent les corps de tout ce qui était vendable comme s’ils dépouillaient des lapins. Les vêtements furent vendus pièce par pièce aux nombreux spectateurs qui se trouvaient là. Les vêtements tachés de sang furent vendus plus cher, et l’interprète Philip Wells fut parmi les derniers renchérisseurs pour des chemises des esprits qu’il revendit plus tard au Bureau Américain d’Ethnologie .... Les photos de Yellow Bird et de Big Foot (du photographe George E. Trager), ainsi que les vêtements et les possessions des morts, furent très recherchés par les collectionneurs et l’exploitation des objets de la Danse des Esprits s’est poursuivie jusqu'à nos jours. En 1992, des chemises des esprits ont été vendues plus de quarante mille dollars »
Dans son livre intitulé Ghost Dance, David H. Miller raconte les suites du massacre de Wounded Knee : « Mis en joie par leur ‘victoire’ remportée sur le vieux Big Foot, beaucoup de soldats voulaient des chemises et des robes comme souvenir. En conséquence, beaucoup de morts indiens furent dépouillés de leurs vêtements et abandonnés nus. L’un des officiers avait promis un scalp comme souvenir à une jeune fille de l’Est. Au moins un des Indiens fut donc ainsi mutilé. D’ailleurs, l’officier qui commandait ferma soigneusement les yeux sur de tels actes ».

Il ne faut pas croire que les pillages de sépultures indiennes et les expositions scandaleuses de restes humains appartiennent au passé.
Ce n’est qu’en 1993 que les Pawnee ont obtenu que soit fermé au public un de leurs anciens cimetières situé au Nebraska où les squelettes de leurs ancêtres étaient offerts à la curiosité malsaine des visiteurs.
En décembre 1998, un musée de la ville de Saint Petersburg, en Floride, exposait des crânes, des squelettes, des momies et divers objets religieux provenant de plusieurs cultures indiennes anciennes, spécialement d’Amérique du Sud, rassemblés sous le titre racoleur d’« Empires du Mystère ». La momie d’une femme quechua vieille de 1 500 ans était exposée sous le titre de « sorcière ». L’AIM de Floride a protesté contre cette exposition et la dénomination insultante de la momie, réclamant à nouveau que ces objets soient traités avec respect et restitués aux peuples auxquels ils appartiennent.
En 1998, des crânes humains étaient en vente à New-York dans une boutique de curiosités, côte à côte avec des restes d’animaux protégés par la loi et dont la vente est interdite. Le propriétaire de la boutique a déclaré que ces crânes provenaient de tribus séminole et péoria. Il a été condamné à une amende. La loi américaine interdit la vente de tout reste humain.




LA LOI DE PROTECTION DES SEPULTURES INDIENNES
En 1990, le Congrès des Etats-Unis adoptait la loi de Protection des Sépultures Indiennes et de Restitution (Native American Grave Protection and Repatriation Act - NAGPRA) qui prévoyait de rendre aux tribus des restes humains et objets culturels indiens détenus par les musées.
La loi de protection qui répondait enfin à l’exigence de nombreux Indiens et en particulier d’organisations comme le NARF et le Congrès National des Indiens d’Amérique (NCAI) apparaît comme un indispensable complément à la loi de 1978 qui reconnaissait la liberté de religion des indigènes américains (Native American Religious Freedom Act). En effet, le déplacement, le vol, l’exposition, l’étude « scientifique » de restes humains, d’objets déposés dans les sépultures ne représentent pas seulement pour les familles et les peuples qui en sont victimes un traumatisme affectif et une perte culturelle majeure. Cela apparaît comme une profanation, une atteinte profonde au sentiment religieux d’un peuple. La plupart des cultures indiennes attachent une grande importance au fait qu’un corps repose en paix dans son intégrité. C’est la condition pour que l’esprit du défunt poursuive son voyage vers le monde des esprits.

La loi de 1990 interdit de fouiller les sépultures indiennes et d’y voler des objets. Mais la police poursuit peu ce genre de délit. Quand les délinquants sont traduits en justice, ils sont passibles au plus une peine d’un an de prison avec sursis et d’une amende qui n’est pas dissuasive si on la compare aux gros profits qu’ils font en revendant les produits de leurs vols à des collectionneurs et à certains musées privés.
Les sites archéologiques des Etats-Unis sont très mal protégés du pillage ou de la destruction pure et simple. Les reconnaître et les protéger aurait été admettre l’importance et la valeur historique, culturelle et artistique des civilisations indiennes. C’est là probablement une attitude idéologique. Beaucoup de sites de la culture des « Mounds » (6) sont occupés par des propriétaires privés qui, au cours des siècles, les ont d’abord pillés, puis arasés et labourés. La municipalité d’Albuquerque, Nouveau Mexique, envisage de faire construire une route qui détruira des peintures rupestres hopis pourtant protégées.
Les ossements indiens sont maintenant beaucoup moins recherchés qu’ils ne l’étaient encore il y a cent ans, à la grande époque des études anthropologiques conduites par l’armée et les grands musées américains - encore que les amateurs de morbide et de sensationnel existent toujours. C’est donc essentiellement sur les objets ayant une valeur artistique et/ou culturelle contenus dans les tombes et les sites archéologiques que portent les pillages. La région du Sud-Ouest des Etats-Unis est particulièrement visée. Les belles poteries hopi, navajo, zuni, les bijoux d’argent et de turquoise, sont très recherchées. Il ne s’agit pas uniquement de sépultures anciennes, d’objets d’archéologie comme ceux des cultures des Anasazi, Hohokam, Mogollon, etc, mais aussi de tombes récentes, celles des grands parents de gens encore vivants.


RESTITUTION D’OBJETS VOLES
Les dispositions essentielles de la loi de protection portent sur la restitution aux tribus des restes humains et des objets prélevés dans les sépultures indiennes, ainsi que des objets à caractère sacré détenus par les musées qui reçoivent des subventions publiques de l’état ou des collectivités locales. Les directeurs de ces musées sont tenus d’envoyer aux tribus concernées les listes des objets et des ossements humains qu’ils détiennent et de favoriser leur restitution. Beaucoup de directeurs de musées, craignant de perdre une partie de leurs collections, sont très réticents à appliquer la loi.
La Smithsonian Institution, le plus grand musée d’anthropologie des Etats-Unis, semble avoir joué le jeu. Elle a déjà restitué de nombreux objets et restes humains aux Indiens, en particulier aux nations sioux, Lakota et Dakota.
En septembre 1998, la Smithsonian rendait aux Lakota de la réserve de Cheyenne River dix-neuf objets provenant du massacre de Wounded Knee que la tribu réclamait depuis 1994. On sait que les victimes du massacre étaient, dans leur grande majorité, des Minnecoujou du clan du chef Big Foot venant de la réserve de Cheyenne River. Il s’agit de plusieurs chemises des esprits, d’une pipe cérémonielle, de robes, de vêtements d’enfant, de mocassins, d’armes, de sacs. Ces précieuses reliques ont été prises en charge par le comité culturel de la tribu et l’association des survivants de Wounded Knee.

Il n’en pas de même de la plupart des musées de moindre importance qui « traînent les pieds » pour rendre leur dû aux Indiens. Certains, en toute illégalité, demandent aux Indiens de payer pour récupérer ce qui leur revient.
Les musées privés et les collectionneurs et, à plus forte raison, les musées étrangers, ne sont pas concernés par la loi, et les Indiens ont peu d’espoir de récupérer les biens culturels qu’ils renferment.
Au début des années 1990, des Lakota de l’association des survivants de Wounded Knee découvraient dans un musée privé du Massachusetts, la Wood Memorial Library, de nombreux objets provenant de Wounded Knee : chemises et robes des esprits, vêtements d’enfants, mocassins, guêtres, berceaux, jouets, des scalps indiens et même un pied d’enfant momifié dans son petit mocassin brodé et « ramassé sur le champ de bataille de Wounded Knee », selon la notice. Une délégation lakota s’est rendue au musée en 1993 pour tenter d’en négocier la restitution. Mais la Wood Memorial Library étant un musée privé, rien ne peut l’obliger à rendre aux Lakota sa « collection de Wounded Knee » qui constitue l’essentiel des pièces exposées. A notre connaissance, aucune restitution n’est encore intervenue.
Les Lakota ont eu heureusement plus de chance en Ecosse.
En 1992, une chemise des esprits provenant du massacre de Wounded Knee était découverte au Kelvingrove Museum, un musée municipal de la ville de Glasgow, par un avocat cherokee qui se mettait aussitôt en rapport avec les organisations lakota qui s’efforcent de récupérer les objets de Wounded Knee détenus par des musées.
Cette chemise, portant de nombreuses taches de sang, trouée de balles et en partie brûlée, avait été cédée au musée en 1891 par George C Crager, un interprète employé au Wild West Show de Buffalo Bill alors en tournée en Europe.
L’association des survivants de Wounded Knee entreprenait un long et difficile travail en vue de la restitution de la chemise aux Lakota. Plusieurs voyages à Glasgow avaient été nécessaires pour convaincre la direction du musée, d’abord très réticente, et les élus de la ville de Glasgow du bien fondé de la demande des Lakota. En novembre 1998, par un vote quasi unanime, le conseil municipal acceptait le retour de la chemise en terre lakota. C’est la première fois que des Indiens américains obtenaient d’un musée étranger la restitution d’un de leurs objets culturels.
Le 30 juillet 1999, la chemise arrivait au centre culturel d’Eagle Butte, sur la réserve de Cheyenne River, où elle était accueillie par une foule de plus de cent personnes parmi lesquelles se trouvaient des descendants des survivants de Wounded Knee. Le lendemain, la chemise était transportée sur la réserve de Pine Ridge et exposée devant le monument du cimetière de Wounded Knee où une foule nombreuse et recueillie défilait. Puis une cérémonie traditionnelle était célébrée par plusieurs hommes-médecine devant la fosse commune où reposent les victimes du massacre.

(1) Native American Rights Fund (NARF) réunit des avocats et des juristes, Indiens pour la plupart, qui conseillent et assistent les tribus pour la défense des leurs droits.
(2) Les mesures ont été établies en inches-cubes. Inutile de se lancer dans des calculs de conversion..... Seule compte la comparaison des chiffres entre eux.
(3) Un « spécimen » peut être aussi bien un squelette entier qu’un os, des cheveux, etc. Le NARF estime qu’environ 600 000 spécimens indiens sont exposés ou entreposés dans les musées à travers le monde.
(4) Frank Boas (1858-1942) est un médecin et naturaliste allemand. En 1884, il rend visite aux Inuit de la Terre de Baffin et publie une monographie pour le bureau d’ethnologie américain. Il s’installe aux Etats-Unis en 1886 et travaille au Muséum d’Histoire Naturelle de New-York. Il participe à une expédition sur la Côte Nord-Pacifique pour vérifier si des connections culturelles ou linguistiques existent entre Indiens et Sibériens. Ses travaux linguistiques constituent l’essentiel de son oeuvre. Il demeure à ce jour le plus grand spécialiste des langues indiennes du Nord-Ouest. Parmi ses nombreux collaborateurs on peut citer Ruth Benedict, Alfred Kroeber, Robert Lowie, Margaret Mead, Paul Radin, Clark Wissler. Ses principaux ouvrages : The Mind of Primitive Man (1911), Primitive Art (1927) et Race, Language and Culture (1940).
(5)Les « chemises des esprits » avaient été fabriquées à l’initiative de Black Elk, le célèbre homme-médecine oglala, au moment de la Danse des Esprits (été-automne 1890). Elles étaient réputées être à l’épreuve des balles.
(6) La civilisation des « mounds » s’est développée dans toute la vallée du Mississipi entre 1 000 ans avant J.C. et le XVè siècle, marquée par les cultures adena, hopewell et mississippienne. Elle a atteint son apogée vers 1 100, puis lentement décliné. Ces cultures sont caractérisées par des tertres funéraires et des constructions en forme de pyramides de grande dimension rappelant celles des civilisations d’Amérique centrale. Des peuples du Sud-Est, comme les Creek, les Cherokee, utilisaient encore de semblables constructions au moment de leurs premiers contacts avec les explorateurs espagnols au XVIè siècle.

Sources :
* Des articles d’Avis Little Eagle et David Rook dans Indian Country Today des 18 mai 1998, 22 juin 1998, 28 décembre 1998, 18 janvier 1999et 16 août 1999
* « Battlefields and Burial Grounds : The Indian Struggle to Protect Ancestral Graves in the United States», Walter & Roger Echo Hawk. (Lerner Publications Company, Minneapolis - 1993)
* « Lost Bird of Wounded Knee », Renee Sansom-Flood (Scribner Editor, New-York - 1995)
* « Ghost Dance », David H. Miller (University of Nebraska Press)
* « Les Indiens des Plaines » - Histoire, art, religion », Colin F. Taylor (Editions du Rocher - 1995)

Constitution et rédaction du dossier : Monique Boisson

Médailles Wounded Knee

LE SCANDALE DES MEDAILLES D’HONNEUR DE WOUNDED KNEE

En 1891, le Congrès des Etats-Unis a décerné des « Médailles d’Honneur », la plus haute distinction militaire américaine, à vingt officiers et soldats ayant pris part au massacre de Wounded Knee (Dakota du Sud) du 29 décembre 1890.


Dans son numéro du 19 mai 1997, le journal "Indian Country Today" publiait une lettre adressée au vice président Al Gore par un Indien Oneida vivant en Virginie.


Monsieur le Vice Président,

Je sais que vous êtes un ancien du Vietnam et je suis certain que vous partagez ma préoccupation à propos des vingt officiers et soldats de l'armée américaine qui ont reçu la plus haute distinction militaire de notre nation, la Médaille d'Honneur du Congrès, pour le massacre d'hommes, de femmes et d'enfants indiens en 1890 à Wounded Knee, au Dakota du Sud.
Les diverses tentatives faites pour obtenir que ces vingt noms soient retirés des registres ont toutes échoué. II a été répondu à plusieurs organisations indiennes que l'on ne pouvait changer ou réécrire l'histoire. J'espère que vous comprenez la colère qui est la mienne en tant que vétéran indien à la pensée que ces vingt hommes sont toujours enregistrés aux côtés de ceux qui ont reçu la Médaille d'Honneur du Congrès. J'ai le sentiment que maintenir ces vingt noms sur la liste officielle constitue une basse obscénité (....)
Les archives de l’armée américaine désignent le massacre de Wounded Knee comme « la campagne de Wounded Knee ». Vingt Médailles d’Honneur du Congrès ont récompensé des membres du 7ème de cavalerie et de deux unités d'artillerie qui avaient participé à la campagne. On doit remarquer que c'est là le nombre le plus élevé de Médailles d'Honneur accordées pour un seul engagement dans toute l'histoire des Etats-Unis, plus que pour le débarquement en Normandie ou la bataille de Midway.
Les Indiens considèrent ce qui s'est passé le 29 décembre 1890 comme une pure et simple boucherie perpétrée par les hommes du 7ème de cavalerie pour tirer vengeance de la défaite du lieutenant colonel George A. Custer à la bataille de la Little Bighorn. Les victimes du massacre ont été en grande majorité des hommes désarmés, des femmes et des enfants. Tuer un enfant ou un bébé à bout portant ne peut être appelé qu’un meurtre. La plus haute distinction militaire de la nation n’aurait pas du être accordée pour un tel massacre. Cette injustice va au-delà de l'histoire militaire et touche nos enfants quand leurs manuels scolaires font référence à la « bataille de Wounded Knee » plutôt qu'à un massacre.
J'ai écrit au ministre des armées pour lui faire part de ma préoccupation et sa réponse a été « Le ministre des armées ne peut retirer ces noms de la liste des Médailles d'Honneur sans l'approbation du Congrès et du Président ».
L'effroyable obscénité qui consiste à avoir décoré ces hommes pour ce qu'ils ont fait porte atteinte à tout code moral humain. Avoir honoré ces hommes, c'est comme avoir donné la Médaille d'Honneur du Congrès au lieutenant Calley et à ses hommes pour le massacre de My Lai durant la guerre du Vietnam, ce qui serait impensable. Nous devons nous unir pour obtenir que ces noms soient retirés des registres parce que c'est là une chose juste qui doit être faite.
Un jour, je rendrai visite à la fosse commune de Wounded Knee et j'entendrai et je sentirai la présence des esprits de ceux qui y sont enterrés. J'espère qu'à ce moment je pourrai leur dire que les soldats qui les ont tués ne sont plus honorés par les Etats-Unis. Merci pour avoir bien voulu prendre connaissance de ma lettre.

Bob Smith, Woodbridge, Va.

La lettre donne ensuite la liste de vingt soldats et officiers ayant fait l'objet de citations (une vingtième et unième citation a été découverte depuis)
Nous ne retiendrons ici que les plus explicites :

1/ Weinert, Paul H - Caporal, Compagnie E, Ier régiment d'artillerie - A Wounded Knee Creek, SD, 29 décembre 1890 - Citation : « A pris la place de son supérieur grièvement blessé. II a vaillamment servi sa pièce, s'avançant après chaque tir pour occuper une meilleure position »
3/ Trautman, Jacob - Sergent, Compagnie I, 7ème de cavalerie - A Wounded Knee Creek, SD, 29 décembre 1890 - Citation : « A tué un Indien hostile à bout portant, et, bien qu’autorisé à faire valoir ses droits à la retraite, il est resté jusqu'à la fin de la campagne ».
11/ McMillan, Albert W. - Sergent, Compagnie E, 7ème de cavalerie - A Wounded Knee Creek, SD, 29 décembre 1890 - Citation : « Engagé contre les Indiens cachés dans un ravin, il apporta son aide aux hommes sur la ligne de front, dirigea leur tir, les encouragea par l’exemple et utilisa tous les moyens pour déloger l'ennemi ».
13/ Austin, William G. - Sergent, Compagnie E, 7ème de cavalerie - A Wounded Knee Creek, SD, 29 décembre 1890 - Citation : « Tandis que les Indiens étaient cachés dans un ravin, il a assisté les hommes sur la ligne de front, dirigé leur tir, etc, usant de tous les moyens pour déloger l'ennemi ».
16/ Sullivan, Thomas - Homme de troupe, Compagnie E, 7ème de cavalerie - A Wounded Knee Creek, SD, 29 décembre 1890 - Citation : « Bravoure insigne dans l'action menée contre les Indiens cachés dans le ravin »
18/ Gresham, John C. - Lieutenant, 7ème de cavalerie - A Wounded Knee Creek, SD, 29 décembre 1890 - Citation : « Se porta volontaire pour conduire un détachement dans un ravin afin d'en déloger les Indiens Sioux qui s’y étaient cachés. Il fut blessé durant cette action »
19/ Hawthorne, Harry I. - Sous lieutenant, 2ème régiment d'artillerie - A Wounded Knee Creek, SD, 29 décembre 1890 - Citation : « Conduite distinguée dans la bataille contre les Indiens hostiles ».

Un lecteur d’« Indian Country Today" ajoutait quelques semaines plus tard une 21ème citation à la liste donnée par Mr. Smith :
Hamilton Mathew H., soldat de 2ème classe, compagnie G, 7ème régiment de cavalerie, à Wounded Knee Creek, SD, 29 décembre 1890. Citation du 25 mai 1891: « Bravoure insigne dans l’action ».

COMMENTAIRE
On peut se demander quelle action particulièrement héroïque s’est déroulée dans ce ravin pour qu’elle ait valu à cinq soldats et officiers ces citations élogieuses. Il est bien connu que c’est dans ce ravin qu’un véritable amoncellement de morts a été découvert et que presque tous étaient des femmes et des enfants qui s’étaient réfugiés là pour échapper au tir meurtrier des fusils et des obusiers. N’oublions pas que le désarmement des Indiens était presque achevé dans le feu a été ouvert et que les hommes qui se trouvaient encore en vie après les premiers tirs étaient presque tous sans armes. Pas plus de deux ou trois soldats ont été tués par les Indiens. Les autres l’ont été par les tirs croisés de leurs camarades.
Voilà ce que raconte Renee Sansom Flood dans son livre « Lost Bird of Wounded Knee » au chapitre I, à propos du caporal Weinert, le premier de la liste :
L’un des obusiers Hotchkiss, servi par un immigrant allemand, le caporal Paul H. Weinert, fut avancé jusqu'à l’entrée du ravin où des groupes de femmes et d’enfants hurlants furent massacrés, serrés les uns contre les autres, par des projectiles explosifs pesant deux livres et pouvant porter à trois kilomètres. Quand il s’arrêta de tirer, des soldats accoururent pour le féliciter. Sachant ce qu’il avait fait, il dit : « Je m’attendais à passer en cour martiale, mais quelle ne fut pas ma surprise quand ce rude vieux Allyn Capron, mon capitaine, vint vers moi et, me prenant par les épaules, dit aux officiers et aux hommes : « Voilà le genre d’hommes que j’ai dans mon équipe ! »

Une campagne est menée actuellement par les Lakota pour obtenir du Président et du Congrès le retrait de ces Médailles d’Honneur. Jusqu’ici sans succès.



APRES WOUNDED KNEE, LE TEMOIGNAGE
D’AMERICAN HORSE
American Horse, souvent appelé Young American Horse, était le neveu du chef oglala du même nom qui avait trouvé la mort le 9 septembre 1876, quand l’armée avait attaqué son camp près de Slim Butte, sur la réserve, alors qu’il regagnait l’agence pour y passer l’hiver. En 1890, Young American Horse était considéré comme un chef « pacifiste », le lieutenant de Red Cloud à l’agence de Pine Ridge. Le témoignage douloureux et digne et totalement accablant pour l’armée, qu’il donna le 11 février 1891 à Washington devant le commissaire aux Affaires Indiennes n’en a que plus de poids.
Les hommes avaient été séparés des femmes comme cela a été dit, et ils se trouvaient entourés par les soldats. Plus loin se trouvait le village indien qui se était aussi entièrement encerclé par les soldats. Quand le feu a commencé, ceux qui se trouvaient à proximité du jeune homme qui avait tiré le premier coup de feu ont tous été tués sur place, et alors, ils (les soldats) ont tourné leurs fusils, leurs canons Hotchkiss (1) vers les femmes qui se tenaient près des tentes sous le drapeau blanc (2) et dès qu’elles ont été prises sous le feu, elles se sont mises à fuir, les hommes (survivants) fuyant dans une direction, et les femmes courant dans deux autres directions. Ainsi, ils fuyaient dans trois directions différentes. (....)
Il y avait une femme avec son enfant dans les bras qui a été tuée alors qu’elle touchait presque le drapeau blanc, et les femmes et les enfants ont été dispersés tout autour du cercle du camp, jusqu'à ce qu’ils aient été tous tués. Tout près du drapeau blanc, une mère a été tuée alors qu’elle portait son enfant ; l’enfant ne savait pas que sa mère était morte et il continuait à téter, et c’était là une chose particulièrement pitoyable à voir. Les femmes qui fuyaient ont été tuées avec leurs enfants, transpercées de part en part, et les femmes qui étaient visiblement enceintes ont été tuées aussi. (....) Tous les Indiens avaient fuit dans ces trois directions, et après que la plupart d’entre eux aient été tués, un appel a été lancé disant que tous ceux qui étaient indemnes devaient se montrer et qu’ils auraient la vie sauve. Des petits garçons qui n’étaient pas blessés sont sortis de leur refuge, et dès qu’ils se sont montrés, de nombreux soldats les ont entourés et ils les ont massacrés. (3)
Je n’étais pas là-bas au moment de l’ensevelissement des corps, mais j’y étais déjà allé avec certains policiers et le médecin indien (5) et un grand nombre de gens, des hommes de l’agence, et nous avions parcouru le champ de bataille et c’est en suivant les traces de sang que nous avons vu où se trouvaient les corps.(....)
En effet, nous sommes tous extrêmement tristes à propos de cette affaire. Je suis demeuré parfaitement loyal envers le gouvernement durant toute cette période troublée et, ayant tellement fait confiance au gouvernement et ayant été si loyal envers lui, mon désappointement a été très fort et je suis venu ici à Washington le cœur plein de très vifs reproches. En effet, cela aurait été tout-à-fait admissible si seuls les hommes avaient été tués. Nous en aurions été presque reconnaissants Mais le fait d’avoir tué les femmes et plus spécialement les petits garçons et les petites filles qui sont destinés à devenir la force future du peuple indien, est la chose la plus triste de toute cette affaire, et nous le ressentons de la manière la plus douloureuse.

Cité par l’ethnologue James Mooney dans « The Ghost Religion & the Sioux Outbreak of 1890 », publié en 1896 par le Bureau Américain d’Ethnologie.

(1) Les Hotchkiss étaient des canons qui se chargeaient par la culasse et qui tiraient des projectiles explosifs de près de deux livres, causant d’épouvantables blessures.
(2) Ceux de Big Foot s’étaient rendus la veille, le 28 décembre, au major Whitside en arborant un drapeau blanc, garant de leurs intentions pacifiques.
(3) American Horse dit exactement : « They butchered them », à propos de ces petits garçons qui s’étaient montrés après qu’on leur ait crié en lakota que tout était fini.
(4) Cette surprenante réflexion marque l’esprit de sacrifice qui animait les hommes lakota. Les Indiens estimaient normal que les hommes se fassent tuer en protégeant leurs familles, mais il en allait autrement pour les femmes et les enfants.
(5) Le médecin indien cité ici était le docteur Charles Eastman, un Santee, qui venait d’être nommé à Pine Ridge. Avec une centaine d’Oglala conduits par American Horse, il avait parcouru le champ du massacre pour porter secours aux blessés.









Ce qui suit a été publié dans l’hebdomadaire « The Aberdeen Saturday Pioneer » juste après l’assassinat de Sitting Bull par la police indienne le 15 décembre 1890.
Sitting Bull, le plus connu des Sioux de l’histoire moderne, est mort. C’était un Indien avec l’esprit d’un homme blanc, porté à la haine et à la vengeance envers ceux qui l’avaient trompé, lui et les siens. De son vivant, il avait vu ses fils et sa tribu peu à peu chassés de leurs possessions, obligés d’abandonner leurs anciens territoires de chasse et d’adopter les rudes et ingrates façons de vivre des Blancs. Et ceux-ci, ses conquérants, n’avaient montré dans leurs relations avec son peuple qu’égoïsme, mensonge et traîtrise. Qui peut s’étonner que sa nature sauvage, indomptée après des années de soumission, se soit encore révoltée ? Qui peut s’étonner qu’une ardente rage ait encore brûlé dans son cœur et qu’il ait recherché chaque occasion de tirer vengeance de ses ennemis ?
La fierté des possesseurs naturels de ces vastes prairies conquises après des années de guerres féroces et sanglantes subsistait encore dans le cœur de Sitting Bull. Avec sa chute, la noblesse du Peau-Rouge s’est évanouie, et ce qui reste n’est plus qu’une bande de chiens pleurnichards qui lèchent la main qui les frappe. Les Blancs, par la loi de la conquête, par la justice de la civilisation, se sont rendus maîtres du continent américain, et la sauvegarde des établissements de la frontière ne sera assurée que par la totale annihilation des quelques Indiens qui subsistent encore.
Pourquoi refuser l’annihilation ? Leur gloire s’est envolée, leur esprit est brisé, leur humanité a disparu. Mieux vaut qu’ils meurent plutôt que de vivre comme les traîne misère qu’ils sont devenus. L’histoire devra oublier ces êtres misérables pour ne se souvenir, dans les siècles futurs, que de la gloire de ces princes des forêts et des plaines dont Fenimore Cooper aima l’héroïsme.
Nous ne pouvons honnêtement regretter leur extermination, mais nous devons au moins rendre justice aux qualités viriles que possédaient, selon leurs lumières et leur éducation, les anciens Peaux Rouges d’Amérique.


Le 3 janvier 1891, cinq jours après le massacre de Wounded Knee, « The Aberdeen Saturday Pioneer » publiait l’éditorial suivant :
La politique du gouvernement qui consiste à utiliser une personne aussi faible et irrésolue que le général Miles pour s’occuper des Indiens en effervescence a eu pour résultat de terribles pertes pour nos soldats et une bataille qui, pour le moins, est une disgrâce pour le ministère de la guerre. Il y avait eu largement le temps pour que des mesures promptes et décisives soient prises, et dont l’application aurait prévenu ce désastre.
Le « Pioneer » a déjà déclaré que notre sécurité dépendait de la totale extermination des Indiens. Les ayant maltraités pendant des siècles, nous aurions mieux fait, afin de protéger notre civilisation, de poursuivre dans cette voie et de rayer de la surface de la terre ces créatures indomptées et indomptables. C’est en cela que réside la sécurité de nos colons et de nos soldats placés sous un commandement incompétent. Dans le cas contraire, nous devons nous attendre, dans les années futures, à éprouver autant de difficultés avec les Peaux Rouges que nous en avons connu dans le passé.

Qui est donc l’éditorialiste et rédacteur en chef du « Aberdeen Saturday Pioneer » qui appelle ainsi au massacre des quelques 250 000 Indiens survivants aux Etats-Unis ? C’est un auteur connu, sinon par son nom, du moins par l’une de ses oeuvres. C’est L. Franck Baum, l’auteur du conte pour enfants « Le Magicien d’Oz » qui sera publié en 1900 et dont la MGM a fait un film en 1989. Il paraît que L. Franck Baum était, sous bien des aspects, un homme sensible et aimant.
Pourquoi cet appel à un massacre qui, étant donné son ampleur et son caractère implacable, ne peut être appelé qu’un génocide ? Prétendre qu’en 1891, « nos pionniers et nos soldats » étaient menacés par des Peaux-Rouges « indomptés et indomptables » est un scandale qui frise le ridicule. Tous les Indiens des Etats-Unis étaient militairement soumis depuis plusieurs années - depuis 1877 pour ceux des Plaines et 1886 pour les Apaches. Ne cherchait-il pas plutôt à flatter ses lecteurs du Dakota du Sud, toujours avides de « casser de l’Indien » ?
Frank Baum dit plusieurs contre vérités.
Sitting Bull n’a pas été tué alors qu’il se « révoltait »et « cherchait à tirer vengeance de ses ennemis naturels ». Il est mort parce qu’il était faussement accusé par l’agent de la réserve d’avoir favorisé la Danse des Esprits.
Oser parler de « pertes terribles pour nos soldats » à Wounded Knee, alors que l’armée n’avait perdu que vingt-huit hommes, pratiquement tous tués par le tir désordonné de leurs camarades, tandis que trois cents Indiens, surtout des femmes et des enfants, avaient trouvé la mort sous la protection du drapeau blanc, cela dépasse les limites de la décence.
Le texte de Frank Baum, très ambigu, est un tissu de contradictions.
Peut-on dénoncer « l’égoïsme, le mensonge et la traîtrise » des Blancs vis-à-vis des Indiens et, en même temps, justifier la prise de possession du continent par « la loi de la conquête et la justice de la civilisation » ?
Après la mort de Sitting Bull, il décrit les Indiens survivants comme « des chiens pleurnichards léchant la main qui les frappe » et pourtant deux semaines plus tard, il appelle à la « totale extermination » de « ces créatures indomptées et indomptables » qu’il considère comme « menaçant notre civilisation ».
Cette incohérence, ce cynisme, marquent à l’évidence le trouble de ses sentiments. à l’égard des Indiens. La raison profonde de cet appel au meurtre est certainement contenue dans cette phrase : « Mieux vaut qu’ils meurent plutôt que de vivre comme les traîne misère qu’ils sont devenus ». Plutôt disparaître que de vivre dans l’avilissement.... Quelle lucidité vis-à-vis des crimes des Blancs et quel hommage rendu aux vertus des Indiens d’Amérique du Nord !

Recherche documentaire et rédaction du dossier : Monique Boisson